ROAD TRIPS

Revoici le blog, remis « dans le bon sens ». La version anglaise sera à nouveau disponible, sur une page à part, d’ici peu… Et tous les liens vont être réactivés, il faut que nous repassions en revue l’intégralité du texte ci-après.
Enfin, nous sommes en train de préparer le livre (qui, pour rappel, n’aura rien à voir avec le blog, pour ce qui est des textes et des angles éditoriaux qui vont avec), que vous pouvez précommander :

MOTHER ROAD AND FATHER TALES (la mère de toutes les routes et les racontars du père)

MOTHER ROAD AND FATHER TALES (la mère de toutes les routes et les racontars du père) Textes, photos, illustrations (les textes n’auront rien à voir avec ceux du blog, hormis la chronologie bien sûr, les lieux, les personnes…) Tirage de tête / disponibilité mars 2020 / 666 ex numérotés signés / 204 pages grand format 30 x 30 tout couleurs / dos carré cousu collé / intérieur silk 115 grammes / pages de garde 150 grammes / couverture 350 grammes avec vernis sélectif sur pelliculage mat (bref, c’est très grand, très beau et très luxueux !)… Possibilité pour ceux qui ont déjà un ou des numéros « réservés » dans la collection Rencontres, Portraits, Entretiens, de conserver ce ou ces numéros. Prix : 38 euros. Participation aux frais de port : 7 euros (tarif unique pour le monde entier). Possibilité de payer par chèque, à l’ordre de Goof Prod, à envoyer ici : Goof Prod, Chemin du Haut des Buissons, 95430 Auvers-Sur-Oise.

€45,00


 

Day presque one, – 4948 miles
(Aéroport Charles de Gaulle, 27 septembre, 15h20)

Notre voyage commence par un fou-rire !
Lorsque nous arrivons dans l’avion, notre voisine d’un demi-jour est déjà installée et nous fait irrémédiablement penser aux fameuses gitanes dont Borat a si peur et qu’il cherche à occire par tous les moyens possibles, y compris (et particulièrement) ceux laissant de sévères traces sur le pare-chocs des voitures.
Un peu plus tard, lorsque nous en arriverons à notre première collation (aux alentours de 16h, les Américains non seulement bouffent n’importe quoi, mais en plus n’importe quand !), nous vivrons un échange —ou tentative de— assez épique, quand Dimi tentera une opération de médiation-traduction (car elle ne parle visiblement pas bien anglais, et est par ailleurs —ou alors fait-elle semblant, mais alors vraiment bien semblant— sourde comme un pot), qu’on peut résumer ainsi.

Hôtesse #1 : Meatballs ou pasta ?
Notre voisine : ??
Hôtesse #1 (plus fort) : Meatballs ou pasta ?
La voisine regarde Dimi, le regard plein d’interrogation…
Dimi : Pour manger, on vous propose soit des meatballs, soit des pasta…
Notre voisine : Du poulet !
Hôtesse #1 (vraiment TRÈS fort) : MEATBALLS OU PASTA ?
Notre voisine : Du poulet !
Dimi : Non, mais il n’y a pas de poulet, en fait…
Notre voisine (après une réflexion de quelques secondes mais qui parait durer une éternité) : …/… Du poulet !!!
Hôtesse #1 : Meat…
Hôtesse #2 : Non mais laisse tomber…
Hôtesse #1 : Bon ce sera Meatballs…
Notre voisine (au moment où Dimi dépose gentiment son petit plateau devant elle, le regarde) : Poulet ??

Elle était bien sympathique, sinon, cette vieille gitane (j’écris « vieille gitane » mais peut-être est-elle simplement daltonienne ainsi que portée sur des choix vestimentaires hors d’âge, ce qui expliquerait la connexion instantanée et toute goofesque de mes trois neurones et demi en éveil, avec Borat, sachant qu’il ne m’en faut pas beaucoup, tout de même, pour penser à Borat). En tout cas, sans entrailles fumantes de poulet, elle n’a pas pu nous jeter de sort et notre voyage s’est déroulé sans le moindre problème…
Les éléments de voisinage disons « particuliers », je ne sais pas si c’est moi qui les attire ou simplement si j’y fais plus attention, mais juste devant nous, nous avions deux autres spécimens, ce coup-ci assez impressionnants de connerie, une mère et sa fille (a priori), du genre gentiment ravies de la crèche, les seules de tout l’avion (blindé, 240 péquins au bas mot) à écouter scrupuleusement les messages de l’équipage, en arrêtant bien de respirer devant les incroyables enjeux (pour leur survie en devenir, mais pas que), par exemple en vérifiant sous le siège que leur gilet de sauvetage était bel et bien à la place qui lui est dévolu, etc.
Écoutez, c’est bien simple, il y a des signes qui ne trompent pas : la fille a regardé trois fois de suite Chicago (!!!), la larme à l’œil de surcroît (oui trois fois de suite la larme à l’œil de surcroît !), tandis que la mère a laissé tourner en boucle CNN sur son petit écran, dix heures durant, si vous voyez un peu mieux maintenant à quoi je faisais allusion.

Transition parfaite pour moi qui profite toujours des vols long courrier pour rattraper le retard accumulé côté ciné et/ou voir des films pas encore sortis chez nous, ou pas longtemps ou passés inaperçus, ou la tête alouette.
Pour ce voyage, j’ai d’abord tenté (en vain) de m’abrutir avec l’espoir fugace d’un endormissement quelconque, dont j’avais bien besoin, les trois quatre jours précédant notre départ ayant été particulièrement chargés. En effet, quand nos mômes étaient petits et que nous les emmenions voir les derniers Marvel et autres conneries du même tonneau, ça ne loupait jamais, et je m’endormais dès les premiers plans, bercés par les explosions et la musique tapageuse.
Me souvenant de cette technique limite Ninja de sieste auto-imposée sur fond de boucan blockbusterisé, je me suis donc tenté le troisième John Wick du nom, mais n’en ai récolté qu’un mal de crâne monumental. Et que c’est atrocement mis en scène ! Je sais bien qu’on appelle cela communément « l’industrie » cinématographique, mais là ça ressemble à du travail à la chaîne bâclé avec de la main d’œuvre visiblement inadaptée à la tâche. Je ne sais pas qui s’est notamment occupé des chorégraphies des bastons des quelques premières scènes que j’ai réussi à supporter, ni si quelqu’un s’en est occupé d’ailleurs, mais c’est aussi affligeant qu’indigent.
J’ai donc laissé tomber cette mauvaise idée de vouloir m’abrutir et ai à la place opté pour une triple projection sur mini-écran, à commencer par Long Shot de Jonathan Levine, parce que j’adore la voix de Seth Rogen, mais aussi parce que son premier long (All The Boys Love Mandy Lane, pour rappel) avait fait un peu plus que nous faire découvrir Amber Heard ; Long Shot qui se révèle être une comédie sans surprise, mais donc sans mauvaise surprise non plus (pas une comédie française, en somme). J’ai ensuite opté pour Le Projet Hummingbird, notamment pour la présence d’Alexander Skarsgard (qui est d’ailleurs le seul élément de ce film particulièrement fainéant à sauver). Enfin, j’ai terminé par The Mule, de Clint, parce que Clint, quoi. Un Clint que j’ai trouvé aussi affûté dans le jeu que diminué physiquement. Bon, je ne développe pas plus, hein, que les anciens lecteurs de Brazil ne se croient pas trop vite embarqués dans un voyage dans le temps du côté de nos légendaires (si si) compte-rendus cannois.

IMG_6473

Day 1 – Mile 29
(Billy Bob’s Texas, Fort Worth, Texas, sept 27, 10pm)

Entre notre atterrissage (après lequel je prends bien note de la première —d’une sans doute longue série— citation mémorable de Dimi, trahissant certes un peu de fatigue : « On se croirait dans GTA, je peux te guider à travers les yeux si tu veux ? »), et notre arrivée au Billy Bob’s Texas, autoproclamé le plus grand Honky Tonk au monde (rien que ça ! Mais l’endroit est effectivement immense et peuplé pour un soir —qui doit ressembler à tous les soirs— de centaines, peut-être même de milliers de purs produits texans. Et rien que l’adresse du bouzin en dit long —Rodeo Plaza !), ça n’aura été qu’une course contre la montre.
Au niveau de la douane, tout d’abord, avec un uniforme sur pattes et ce qui ressemble de très loin à un être humain dedans nous submergeant de questions et commençant même à noter scrupuleusement, du bout de deux de ses doigts boudinés… l’intégralité de toutes les étapes prévues de notre périple, avant que je ne bascule vers une version plutôt raccourcie), ensuite lorsqu’il a fallu se repérer au milieu d’un tissu autoroutier sur plusieurs niveaux (qui m’a immédiatement fait penser à Crash) pour trouver la direction de notre Motel 6 (un choix économique judicieux mais désastreux pour ce qui est des nuisances sonores, bien au-delà du nuisible —même sans tenir compte de la climatisation, qui faisait un bruit de fusée au décollage, mais une fusée qui décollerait non stop, toute la nuit durant !), toujours sur la route lorsqu’évidemment la seule sortie fermée (pour cause de pick-up ayant opéré une jolie sortie de route) était le nôtre…

Si nous avons opté pour un démarrage en trombe, plutôt qu’une tentative d’endormissement forcé et au ronflement de rigueur, et alors que nos métabolismes étaient en pleine surchauffe, c’est pour la meilleure des bonnes raisons.
— « Mais tu fais quoi, le Goof », me dit à peu près le mien de métabolisme, « il est cinq heures du mat, pour toi, maintenant… et puis tu viens de passer d’une vingtaine de degrés à plus de 35… pis ils ont tous des chapeaux de cowboy et l’uniforme de John Wayne qui va avec, ici, attention terrain miné pour quelqu’un comme toi qui pense qu’il y a toujours trop de chefs et pas assez d’indiens », etc., etc.
Ce que je fais, je vais te le dire, petites claouites de métabolisme, c’est ne pas atrophier mon enthousiasme de nain priapique (j’avais dit que je caserai un nain priapique dès les premiers paragraphes, bam, défi niveau 1 dans la poche !) et enfin profiter d’une prestation live des Wallflowers, le groupe de Jakob Dylan, fils de, vu qu’il était plus que bien placé sur ma mini-liste de formations jamais vues. Merci à Gary Louris, au passage, pour m’avoir dégoter ces deux places (et les deux backstage pass qui vont bien avec) deux jours plus tôt, lorsque j’ai découvert l’existence de ce concert.
Pour le reste, c’était bien, forcément, car les chansons sont bonnes et les musiciens tout autant. Mais le public vraiment trop « américain », des centaines de gens attablés-avachis (ou l’inverse), sirotant bière lavasse sur bière pissasse, le smartphone sorti pour balancer non stop des vidéos dégueulasses sur les réseaux sociaux, nous a un peu gâché notre plaisir, sans même le moindre rattrapage possible d’un dépaysement tout compte fait assez fun, même si un peu brutal.

Day 2 – Mile 227
(Van Wilk’s Guitarland, Austin, sep 28, 1pm)

Passer de Fort Worth à Austin est presque aussi abrupt que notre changement d’ambiance de la veille, surtout que le trajet de près de 200 miles pour descendre plein sud est d’une monotonie assourdissante. Autoroute, autoroute, autoroute et un peu d’autoroute, rien autour et juste toutes les cinq minutes une sortie avec sa station essence et ses trois, quatre ou cinq temples de porn-food, le tout annoncé fièrement quelques miles plus tôt, sur de gigantesques panneaux publicitaires aussi indiques que les devantures de nos pires kebabs parisiens. Bon, il faut bien se remplir la bedaine, même si nos estomacs ne savent plus à quel repas se vouer, et nous en passerons (enfin nous, c’est surtout Dimi, c’est lui l’inexpérimenté de service, à lui les tests et expérimentations déraisonnés !) par des Nashville hot sausage (ou un truc dans le genre), à savoir des espèces de saucisses de poulet reconstitué avec plein d’épices et de piment pour cacher le goût de toutes les saloperies qui y ont été ajoutées pendant la transformation).
Austin, donc, que nous abordons en plus par un de ses plus beaux quartiers, à tel point que nous décidons d’y établir notre base jusqu’au soir (c’est tout juste si nous sortirons chercher des sushis, en début de soirée, quand nos appétits deviendront trop tapageurs), surtout que notre hôte d’un w.e., Van Wilks, est présent, que je ne l’ai pas vu depuis des lustres (la Crossroads Night pour être tout à fait précis) et qu’on a plein de machins, de trucs et de muches à nous raconter.
Van Wilks nous accueille à Guitarland, le petit cottage à l’arrière de sa maison, et qui donne sur un jardin immense, qui est aussi l’endroit où il donne ses leçons de guitare… Pas loin, une fiesta mexicaine bât son plein, ajoutant une petite touche locale pas désagréable. Van Wilks, pour ceux qui ne connaissent pas, est un immense guitariste, clairement l’un des tout meilleurs du Texas blues, comme le rappelle régulièrement son vieux pote Billy Gibbons. Il n’est pas du niveau des meilleurs, il les tutoie au quotidien. Et comme tous les grands artistes, Van est d’une gentillesse et d’une attention sans faille.
Nous décidons d’essayer de tenter de commencer à laisser nos cerveaux se mettre peut-être éventuellement un peu mais pas trop en chauffe, le lieu, véritable caverne d’Ali Baba version rock’n’blues, s’y prêtant parfaitement.
Je commence à écrire les quelques lignes qui précèdent, mais ai un peu de mal à mettre de l’ordre dans ce fatras de matière grise pas même en début d’ébullition —ma journée a duré deux jours, plus la perte d’énergie à me concentrer trois heures durant sur la route et je le sens. Dimi, de son côté, s’éclate à faire son premier dessin, un mix entre un petit personnage (il s’avère qu’a priori ce serait… un chien) que j’avais photographié sur un banc devant le cottage, et une petite guitare rigolote parmi les nombreuses en exposition ici. Dessin que j’ai photographié avant qu’il ne l’accompagne d’un petit mot pour remercier Van pour son hospitalité (n’oublions pas sa compagne Lisa, au même diapason que lui) et qu’il lui offre, après une courte (mais sympathique) soirée à deviser et refaire le monde autour d’une montagne de sushis et sashimis…

Day 3 – Mile 247
(Buck’s Backyard, Buda, Texas, sep 29, 11.30am)

La personne qui doit accompagner Van Wilks à son concert (qu’il présente d’emblée comme une « expérience », puisqu’il s’agit d’une salle qui ne propose jamais de concert à midi le dimanche, mais se le tenterait bien, et donc se le tente, avec Van comme sujet d’expérimentation consentant, en version duo acoustique, accompagné de Josh Smith, un type super sympa mais pas exempt de défauts puisque ardent fan du PSG —euh oui oui, je fais des parenthèses plus longues que le reste de mes phrases si je veux !) est retardée, nous mettons ses guitares, effets et tout le reste dans notre bagnole de location et filons jusqu’à Buda, à une vingtaine de minutes de chez lui).
Le lieu est immense (le Texas, quoi !), avec également une grande scène dehors et… particulièrement désert(é & ique) (nous sommes pour l’instant… quatre ! Moi, Dimi, Lisa et la tante de Josh, LeAnn.
Van ne le sentait pas trop, et il avait raison sur toute la ligne. Pas grand-monde pour se plaindre, de toute manière, et certainement pas nous autres, les « french guys » comme on commence à nous appeler, surtout que non seulement nous profitons d’un chouette concert à deux guitares (avec notamment une belle version instrumentale du « No Expectations » des Stones, Stones dont ils reprendront aussi « Mercy Mercy » —dont on entendra plus tard dans la journée, une autre très bonne version, par Chicken Strut), mais en plus nous en profitons pour tester notre enregistreur audio Tascam (énorme son !)…

Nous repassons déposer tout notre matériel respectif, puis Van nous conduit jusqu’à l’historique Scoot Inn (nous en profitons pour écouter la première moitié de son dernier album, 21st Century Blues, une petite merveille de blues hard rock honteusement même pas distribuée en France), la plus ancienne brasserie du centre du Texas fondée en 1871, où nous laissons notre voiture, pour nous installer à l’arrière de la sienne et le laisser être notre guide d’un après-midi, histoire de vérifier si Austin, la ville aux plus de 250 salles de concerts, mérite toujours son surnom de « capitale mondiale de la musique live ».
Franchement, même si comme à d’autres endroits dans le pays (oui, c’est mon côté devin, je vous raconte déjà ce qui va se passer dans quelques jours ou semaines, mais j’espère ne rien vous divulgacher —ah, que j’adore ce mot : divulgacher ! Les Québecois sont quand même forts côté vocabulaire), certaines rues sont devenues clairement des enfilades d’attrape-touristes, l’ambiance reste tout de même particulièrement musicale si l’on prend la peine de faire du tri. Et rien de mieux pour faire pareil tri qu’un guide local du calibre de Van Wilks !…
Nos oreilles sont attirées par le son de Chicken Strut, depuis le Güero’s Oak Garden et il s’avère que Van est pote avec le clavier avec lequel il joue de temps à autre, ainsi que le guitariste (un sosie d’un bon ami, Fabrice, à qui je m’empresse d’envoyer une photo). Forcément, il lui en faut moins pour monter sur scène et nous le retrouvons, guitare en bandoulière, pour deux ou trois reprises bien frappées.

Dans la foulée, changement d’ambiance totale avec The Irish Invasion au Saxon Pub… Bon, déjà, j’espère que vous appréciez l’ironie d’avoir un groupe s’appellant The Irish Invasion dans un… Saxon Pub ! Irish Invasion sans son violon attitré, mais avec l’exceptionnel Rich Brotherton (par ailleurs gâchette attitrée de Robert Earl Keen) à la guitare et au banjo. Au passage, une reprise particulièrement bien troussée de « A Man Is In Love », un morceau des Waterboys extrait de l’album Room To Roam. Après le concert, Van présente à Dimi une connaissance à lui, qu’il présente comme un « artiste ». Le gars dont j’ai totalement oublié le nom, mais pas oublié de l’oublier par contre, fait mine de s’intéresser au travail de Dimi (qui a photographié pas mal de ses dessins avant de partir), mais en fait n’a qu’une envie : nous montrer ses « œuvres » à lui et nous bourrer le mou avec ses histoires de prières, d’anges, de réconciliation de l’homme avec l’humanité alors qu’il gravit une montagne d’écueils… Enfin, voilà, j’écoute d’une demi-oreille et bifurque finalement pour profiter des souvenirs de tournées de Van et Rich.

De toute façon, il est l’heure de nous ramener au Scoot Inn, car ce soir joue The White Buffalo, le groupe que j’écoute le plus dernièrement, et indiscutablement celui que j’avais le plus envie de voir sur scène. Ils se présenteront en trio, ce qui me fait craindre un son trop éthéré, le groupe étant tout de même assez adepte d’un néo-folk tortueux et ombragé (pour ceux qui ne connaissent pas, vous pouvez prendre la B.O. d’Into The Wild par Eddie Vedder, et lui rajouter trois bonnes louches d’inspiration de génie !), alors qu’en fait… la formule à trois est totalement explosive et addictive ! Jake Smith (puisque The White Buffalo, c’est d’abord et surtout Jake Smith, sa voix, sa carrure, ses textes, ses compos) est même quelqu’un de particulièrement souriant et drôle, à des années-lumière du mec torturé que je m’attendais à voir. C’est bien simple, par bien des aspects, j’ai beaucoup pensé aux Violent Femmes (un bassiste virtuose, un batteur virevoltant, un leader charismatique qui aimante le public) et tout comme les Violent Femmes, The White Buffalo est une incroyable machine de guerre sur scène. À noter la première partie (nous sommes arrivés pour les trois derniers morceaux) plus que correct de L.A. Edwards, ce qui nous aura quand même fait six formations live en une demi-journée, pas mal pour un dimanche où, selon les dires des musiciens locaux, il ne se passe pas grand-chose à Austin !…

Day 4 – Mile 314
(The Chicken Ranch ruins, La Grange, Texas, sep 30, 1pm)

Lorsque, quelques jours avant de partir, j’avais regardé un peu plus en détails sur la carte différents itinéraires, j’avais remarqué La Grange pile sur notre route d’Austin jusqu’à Lafayette et, alors même que je savais que la façade du mythique Chicken Ranch, ainsi qu’une bonne partie de son mobilier, avaient été rachetés par deux avocats de Houston  (et alors même que des clients non avertis de la fermeture du lieu par la police, continuaient d’affluer !), qui les avaient déplacés jusqu’à Dallas où ils avaient ouvert un restaurant du même nom, avec même la dernièr)tenancière en date, Edna Milton, pour accueillir les clients, je m’étais dit que le détour ne nous coûterait que quelques minutes et que le célèbre morceau de ZZ Top inspiré de cet endroit les valait largement. Bien sûr, nous avons en réalité arpenté la petite route vallonnée dans les deux sens, avant de trouver enfin le lieu, que nous n’avons pas vraiment pu approcher. Bien sûr, en temps normal, je me serais permis de passer la grosse barrière et de faire fi de son énorme cadenas, mais je ne sais pas, quelque chose me disait que dans cette partie du globe où beaucoup ont la gâchette facile, photographier trois bouts de mur brinquebalants d’un peu plus près n’en valait pas la peine.
Le Chicken Ranch était un bordel établi au début du XXème siècle par une certaine miss Jesse Williams et toléré jusqu’en 1973 alors qu’en permanence à l’extrême limite de la frontière des lois en vigueur dans la région, jusqu’à ce qu’une enquête du Texas Department of Public Safety ne découle sur une fermeture provisoire (novembre 1972), bientôt suivie donc d’une fermeture définitive.

Il nous reste plus de 300 miles à avaler jusqu’à Lafayette et nous repartons… C’est notre première traversée d’une frontière d’un état vers un autre et, bien que j’ai déjà beaucoup bourlingué par le passé dans le pays, je n’avais jamais vécu cette transition-là, du Texas à Louisiane… et c’est sans doute la plus cinglante qui soit, les deux états ne partageant finalement que leurs conditions météo (il fait chaud, très, 35-36 degrés, et le climat est particulièrement humide). Pour le reste, et sans vouloir en tartiner davantage avec des clichés, nous basculons d’une Amérique aux dents (et au reste) bien blanches à des contrées pas même encore totalement remises de l’ouragan Katrina, même si New Orleans (où nous serons demain) est encore loin. Les différences d’entretien des infrastructures sautent immédiatement au visage, de l’immaculé au rouillé un peu crade… Moi, ça me va, j’adhère plus que moyennement à la conception de l’immaculé !
Nous prenons nos quartiers d’un soir, une maison typique créole dans un quartier (assez) défavorisé de Lafayette, une ville visiblement écartelée entre sa culture cadienne toujours très prégnante et une modernité certes un peu moins galopante qu’à certains endroits mais dont on sent l’emprise en devenir et fêtons notre arrivée dans l’été gastronomique par excellence, autour de deux douzaines de grosses crevettes pimentées. 

Day 5-6-7 – Mile 811
(New Orleans)

Je n’ai pas donné de nouvelles depuis trois jours, mais nous sommes arrivés comme prévu à New Orleans, NOLA pour les intimes, ou encore « Big Easy » pour ceux habitués à sa vie nocturne bouillonnante forcément à haute teneur et saveur musicales, avant-hier soir, et depuis nous n’avons eu de cesse d’en prendre plein les yeux, plein les oreilles… et aussi plein l’estomac, avec dès le premier soir, un tour d’horizon assez complet de toutes les spécialités culinaires locales, dont je ne vais citer que les principaux noms, qui se suffisent à eux-mêmes : Jambalaya, Gombo, Riz aux haricots rouges (ou l’inverse, je ne sais plus), crevettes à la créole, etc., etc., le tout non loin du légendaire Café du Monde, ouvert 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, depuis… 1862, mais avec un public moins guindé et un bon groupe (quoique fatigué, les mecs jouent des plombes et sont payés au chapeau) de jazz & swing, avec un trompettiste ayant la même voix que Louis Armstrong, la figure locale (il a son parc, son aéroport, son stade et plus encore !), même que sur l’incontournable « What a wonderful world », c’était confondant !…
Non loin de là (nous sommes en plein quartier français), le Mississippi, et ses bateaux à vapeur (enfin, plus ou moins, reste à savoir si c’est plutôt moins que plus ou plutôt plus que moins). Nous sommes donc au sud de la ville, avec le nord qui est enclavé par l’immense lac Pontchartrain. Lac Pontchartrain qui a la particularité d’être traversé dans sa verticalité par un double pont, le plus long des États-Unis, ce qui me renvoie à notre impressionnante arrivée, entre Lafayette et Baton Rouge, par le pont Atchafalaya Basin, quatorzième plus long pont au monde, et troisième plus long aux US (29,3 kilomètres !), soit pendant tout ce temps, juste la route, raide comme un piquet, et tout autour et en-dessous : le bayou ! Vraiment imposant, difficilement imaginable tant qu’on ne l’a pas emprunté, mais aussi particulièrement majestueux. Impossible de s’arrêter, bien sûr, et nous ne pourrons que faire des photos par la fenêtre de la voiture… Cette partie de l’autoroute Interstate 10 était si irréelle et captivante que nous avons ensuite bifurqué plein sud, plus profondément dans le bayou (du moins, c’est ce que nous espérions), mais en réalité rien ne justifiait ce détour de quelques dizaines de miles. On ne peut pas gagner à tous les coups…

Nos quartiers pour ces trois jours sont en plein cœur du quartier ô combien coloré du Faubourg Marigny, on peut d’ailleurs difficilement être plus au cœur puisque notre hôtel est pile rue Marigny ! Et à chaque fois que nous décidons de faire les uns ou deux kilomètres qui nous séparent du Vieux Carré Français, ça ne loupe pas : toutes les deux maisons, nous nous arrêtons pour prendre des photos !
La ville dans son ensemble est fidèle à son image, ou en tout cas à l’image que je m’en faisais (première virée en Louisiane pour ma pomme !), à savoir une double facette : un côté un peu toc attrape-touristes d’une part, mais aussi encore une véritable âme pour qui prend la peine et fait l’effort de chercher les bons endroits aux bons moments. Beaucoup de pauvreté également, mais c’est un autre débat, que nous aurons un autre jour, si vous le voulez bien. Au-delà de ça, la vie quotidienne est un spectacle à elle toute seule et pour des gens comme nous habitués aux tristes mines des Parisiens, engranger autant de sourires et de bons mots, à chaque coin de rue, est une véritable cure de jouvence humaniste…

Aujourd’hui, nous avons moins bougé, car il fallait rattraper un peu le retard accumulé côté boulot, dessiner pour Dimi, tester les micro-cravates pour nos interviews à venir, mais aussi recharger les nombreuses batteries de nos équipements tout en déchargeant a contrario les différentes cartes vidéo, photo et même audio. À ce propos, en décortiquant nos enregistrements faits à Austin, nous avons craqué sur deux morceaux instrumentaux (dont une… nan mais je vous laisse découvrir ça !), que j’ai décidé d’inclure dans ce blog (allez voir plus bas, sous la photo en noir et blanc de Van Wilks et Josh Smith, si ça vous plait, nous réitérerons dès que nous aurons d’autres enregistrements dignes de ce nom en boite)…
Demain matin, nous allons commencer à remonter le Mississippi et avec lui la route du Blues car bien sûr c’est à New Orleans que tout a réellement débuté. Nous devrions être à Baton Rouge pour le déjeuner et à Natchez, notre étape du soir, avant le milieu d’après-midi, mais bon, c’est bien connu, demain est un autre jour !…

Day 8 – Mile 1012
(Natchez, on the banks of the Mississippi River)

Nous quittons un peu à contrecœur NOLA, mais avec l’impression que nous allons y repasser avant la fin de notre périple, puisque celui-ci, encore en légère mutation, va finalement former une espèce de boucle, à peu à la manière de nous autres êtres soit-disant humains qui reprenons une position foetale en fin de vie. En tout cas, une chose est certaine, nous redécollerons de là où nous sommes arrivés (Dallas Fort Worth) et il est fort à parier que nos deux premières étapes importantes (Austin et New Orleans) seront également les deux dernières sur le chemin du retour, même si originellement ça n’était pas spécialement prévu.
Bref, direction Baton Rouge, via l’Interstate 10 West, toujours bien rectiligne au beau milieu d’un enchevêtrement d’autoroutes qui filerait presque le tournis, dont une petite portion surélevée au-dessus de la partie la plus au nord du marais Atchafalaya, ce qui nous permet de dire un au revoir sans doute aussi provisoire à cet endroit tant magique que magnétique qu’est le bayou profond louisianais.

C’est à Baton Route que démarre la fameuse Highway 61, fièrement indiquée comme « The Blues Highway ». Ça n’est pas en France que nous verrions ça, ou alors peut-être « la route des bals musette » sponsorisée par Pastis 51 ou « aux origines de l’accordéon », un périple à faire en déambulateur dans un grand couloir bleu ciel peuplé de blouses blanches ?… Peu avant ce panneau d’entrée sur la 61 s’en trouve un autre, au moment où nous basculons dans notre troisième état, tout aussi bon éclaireur des prochaines journées, avec un joli et très parlant « Welcome to Mississippi, birthplace of America’s music » écrit dessus…
Je ne sais pas si c’est de prendre la 61 qui procure cet effet, mais dès l’embranchement de cette belle route (un peu vallonnée, à dominante verte, souvent bordée d’arbres —la superbe forêt Homochitto n’est pas loin—, large et lumineuse) l’on ressent comme une sensation assez inexplicable de liberté, sans doute surmultipliée par le fait que la plupart des véhicules ont subitement disparu de nos lignes radar au nord de Baton Rouge, au moment des dernières bifurcations aussi bien côté ouest que côté est. Pour nous, ce sera plein nord, mais avec toujours ce soleil implacable (37 degrés au compteur de la voiture !)…

Nous arrivons à Natchez en début d’après-midi et le ton est donné par un panneau en entrée de ville qui annonce que le coin est idéal pour… y passer sa retraite !… Bon, au-delà des maisons de retraite, que nous n’avons ni chercher à voir ni donc vues, la particularité architecturale de Natchez est qu’on y trouve un grand nombre de bâtisses dites du style Antebellum (comprendre avant-guerre, la guerre en question étant la guerre de sécession), bref de superbes baraques dont les propriétaires étaient des gens ayant gentiment profité de l’esclavage, et qu’on peut visiter pour la bagatelle de 20 dollars par personne (!!), avec à chaque fois un parking relativement grand attenant et même la petite boutique de souvenirs qui va bien avec.
Bon, vous vous doutez bien qu’on ne mange pas de ce pain-là, même dans cet état où l’on trouve des églises à chaque coin de rue ou presque (rapport à la multiplication des pains, vous voyez ? Oui, bon, on a tous droit à nos moments de fatigue, disons que cette mauvaise blague servira à fêter notre premier millier de miles parcouru !) et que notre petit tour des jolies maisons blanches de cette ancienne colonie française, la plus ancienne sur les rives du Mississippi, nous l’avons fait essentiellement en voiture, les distances entre chaque propriété étant tout de même assez conséquentes.
Par contre, les bords du Mississippi, nous avons tenu à les faire à pied, même sans l’ombre d’une ombre et avec un soleil qui cognait vraiment super fort, à vous faire suer Goof et mini-Goof de concert. Pour me récompenser, tadam, au bout de peut-être deux kilomètres de balade, bien posé proprement sur une barrière au milieu de nulle part… un jean’s Levi’s 501 pile à ma taille ! Moi, qui avait décidé de n’en prendre qu’un (déjà que nos valises frôlaient la limite autorisée, mais surtout ne pouvait plus accueillir la moindre chaussette) pour justement profiter de la recrudescence des magasins de la marque ici pour m’en acheter un second. Franchement, les probabilités que je « trouve » un jean’s pile à ma taille à très précisément 7652 kilomètres de chez moi doivent avoisiner le zéro pointé. J’y ai donc vu un signe, reste à savoir lequel. En attendant, le jean’s est dans la voiture, il attend patiemment que nous reprenions la route demain, direction Carrollton, pour le Mississippi John Hurt homecoming…

Day 9 – Mile 1231
(Carrollton, Mississippi, John Mississippi Hurt Homecoming Festival)

Nous devions partir tôt de Natchez et avions réglé le réveil sur 7h. Tant et si bien qu’à 8h30 pétantes, nous sommes déjà en route. Nous repartons de Natchez en poursuivant plus au nord par la Highway 61, toujours aussi agréable à emprunter, mais poursuivons ensuite avec une succession de routes de plus en plus petites, dont bon nombre sont bordées d’immenses champs de coton, pour terminer notre course par 4 ou 5 kilomètres de chemin accidenté et serpentant, de terre rougeâtre, au milieu d’une forêt dense, mais pas totalement inhabitée, sans l’aide de notre GPS (plus de réseau du tout !), avec simplement après un bon tiers de chemin parcouru environ une minuscule pancarte (format A4) plantée là pour rassurer ceux qui, comme nous, ne sont plus trop certains d’être sur le bon chemin.
Plus loin, délivrance, l’horizon se dégage côté gauche de la « route » et nous arrivons enfin sur l’ancienne « propriété » (propriété est un bien grand mot si l’on se réfère à l’habitation, même reconstruite au mieux de l’identique par la Mississippi John Hurt Foundation. L’organisation du festival qui se tient ici ce week-end en hommage à Mississippi John Hurt et sous le haut patronage de Taj Mahal est parmi les plus relax que j’ai rencontrées dans ma vie ! On me demande si nous avons acheté ou réservé des tickets, je réponds qu’on nous a attribué deux passes médias et, sans même que je décline mon identité, on me donne les deux bracelets correspondants, et avec le sourire en plus !
Nous nous garons, il y a déjà beaucoup de monde (pour un tel endroit, mais j’apprendrai plus tard que l’an dernier une centaine de personnes avaient le déplacement, aujourd’hui j’en ai compté facilement deux fois plus !) et nous sommes comme aspirés par l’ancienne baraque du guitariste au chapeau et à l’immuable sourire. Nous entrons, contemplons tout ce que les deux premières pièces comportent de souvenirs, photos, guitares, meubles, disques, etc., puis entendons Mary Frances Hurt, sa petite fille, depuis la troisième et dernière pièce au fond de la maison. Nous y entrons et l’écoutons pendant une bonne demi-heure nous parler, souvent la larme à l’œil, de son grand-père et de la bénédiction de voir des gens du monde entier converger ici pour lui rendre hommage. Conversation bien sûr enregistrée pour plus tard…
Nous ressortons car je reconnais le style (et l’humour) caractéristique(s) de Dom Flemons, un multi-instrumentiste à la fois porté sur le Piedmont Blues, l’american ol’ time music et tout ce que le country blues de néo-traditionnaliste a pu charrier de bonne musique ces deux dernières décennies, un Grammy et de nombreux autres prix à la clef, que nous avions défendu à de nombreuses reprises dans Crossroads. Son dernier album est paru sur Smithsonian Folkways, le label de la prestigieuse Smithsonian Institution dans le cadre de son tout aussi prestigieux « Smithsonian Center for Folklife and Cultural Heritage », ce qui en dit long sur le sérieux de la chose !…
Lui succéderont Piedmont Blūz en version duo acoustique, Jim Kweskin (que nous entendrons de loin, car nous sommes un peu plus loin, à l’abri des grands arbres, en train de goûter le BBQ confectionné par Mary Frances elle-même (et d’autres membres de la famille Hurt et d’amies), puis les deux gros morceaux : un Guy Davis particulièrement en forme et un Taj Mahal particulièrement en voix ! Sous les quelques photos du concert quelques extraits audio enregistrés par nos soins (sans Kweskin donc). À noter également des conversations animées et passionnantes avec Dom Flemons puis Guy Davis, que je ressortirai de mon chapeau (acheté à New Orleans) le moment venu !…

Day 10 – Mile 1262
(Grenada Lake, Mississippi)

Parfois, il est indispensable de se ressourcer et rien de tel qu’une balade hors de tout et de tous (et même du temps). En apprenant que ce serait notre dernier jour de grand beau temps (et de chaleur, en tout cas, avant… Death Valley), nous avons décidé de ne pas assister à la seconde journée du Mississippi John Hurt Homecoming Festival, celle consacrée au gospel (qui, je l’avoue, n’est pas spécialement un genre que j’affectionne) et à la place de nous fondre dans le décor, et ce décor ça allait être celui du lac Grenada tout proche (nous dormons à Grenada, deux nuits de suite).
Le lac n’est qu’à une poignée de miles de la ville et, alors donc que nous vivons sans doute le dernier dimanche ensoleillé et chaud de la saison (effectivement un gros orage allait s’abattre dans la nuit, faisant chuter les températures de 10 degrés celsius !), pas une voiture sur le grand parking, rien, personne ! Un panneau indiquant que la route menant au débarcadère est fermée n’a même pas été enlevé (depuis sans doute les inondations de fin septembre) et plus loin une route est encore fermée sans raison apparente !… Pour le reste, je vous laisse vous immerger dans cette seule photo, pour comprendre à quel point l’après-midi fut régénérante.

IMG_6851

Day 11 – Mile 1331
(Clarksdale, Mississippi)

Nous avons perdu 20 degrés en deux jours et lorsque nous arrivons à Clarksdale, au crossroads originel, celui de Robert Johnson et de la légende faustienne qui va avec, le temps est si exécrable que je ne me rends même pas compte que je traverse ledit carrefour (par où nous repasserons en repartant, histoire de mettre en boîte la photo de circonstance) et nous nous retrouvons 500 mètres plus loin, à ne pas comprendre ce qu’il vient de nous arriver. Surtout que la ville, malgré notamment les différents marqueurs du Mississippi Blues Trail se montre sous un jour particulièrement tristounet avec ce mauvais temps (« un vent à décorner les bœufs », comme dirait Cédric Janet) et le fait que la période la plus touristique vient de se terminer.
Bien sûr, les juke joints sont bien là, même si l’on se demande parfois vu leur apparent état de délabrement comment ils tiennent encore debout, mais ce qui frappe surtout c’est le nombre absolument hallucinant d’endroits fermés ou à vendre, mais aussi la recrudescence de maisons éventrées, partiellement en ruines ou ayant brûlées tout ou partie…
Clairement, la population locale ne roule pas sur l’or et il est assez étrange de constater le décalage entre la volonté d’une minorité à garder ce lieu vivant et vibrant, ce jour-là pour seulement le plaisir d’une demi-douzaine de touristes seulement croisés en quasiment autant d’heures (!!), et le décalage évident avec les goûts de la majorité des locaux (hip hop à fond les ballons depuis leur gros pick-up trucks, etc.)…

Notre balade sera sauvée par un joli son de guitare en provenance du trottoir devant le mythique Cat Head Delta Blues & Folk Art, et nous y retrouvons Kevin Brown, un bluesman anglais que nous avions défendu (car bien sûr il mérite bien !) dans Crossroads magazine, notamment avec son album « Mojave Dust », à l’époque paru en France chez Dixiefrog.
Nous parlons bien sûr musique, puis la conversation se déplace vers des considérations beaucoup plus écologiques, tout en restant forgées dans le plus irréprochable des positivismes et Kevin nous décrit sa vision des années à venir et de la « génération solaire », comme il l’appelle, le tout en s’adressant bien sûr majoritairement à Dimi, car cette génération sera la sienne.
Nous décidons de le filmer et de l’enregistrer et faisons un bref aller-retour à la voiture pour récupérer notre matériel. Il nous joue un morceau de son nouvel album (que vous pouvez découvrir sous sa photo ci-après), à paraitre mi-novembre, sur son propre label désormais, et nous en offre un exemplaire (l’album s’intitule « Six strings and a dream », tout est dit !), car il recherche des collaborateurs intéressés par la mise en images à la fois de sa musique et de sa vision. Je remarque le dernier titre de l’album, « Clarksdale » et lui dis sans même donc avoir entendu ce morceau ni les autres, que je veux bien lui faire ce clip-là. Parce que nous retrouver lui et moi, à cet endroit précis, alors qu’en temps normal seulement quelques centaines de kilomètres nous séparent, est le plus limpide des signes…

Day 12 – Mile 1392
(Senatobia, Mississippi)

Nous sommes arrivés à Senatobia hier soir, Mark « Muleman » Massey nous héberge pour quelques jours et l’endroit sera donc notre pied-à-terre pendant le King Biscuit Blues Festival, qui a lieu à West-Helena, Arkansas, de demain à samedi inclus (mais samedi, nous serons dans le Tennessee pour une belle double affiche : Cheap Trick + ZZ Top !). Mark (et d’ailleurs toute sa famille, ne parlons pas de la cohorte de chiens, des poules, ni des mules bien sûr !) est non seulement le plus adorable des hôtes (et un super cuisinier, au moment où je publie ces lignes il est en train d’expliquer à Dimitri sa recette pour les crevettes), mais en plus est-il incontestablement le plus loquace, impossible de l’arrêter lorsqu’il commence à raconter des histoires, encore plus difficile lorsqu’il s’agit de sa propre histoire. Une histoire un peu compliquée (de la prison notamment), mais avec un beau happy ending puisque l’ensemble des épreuves que Mark a traversées fait désormais couler le plus pur des blues dans ses veines.
En début d’après-midi, nous profitons d’une belle lumière et de la présence non loin de là d’une vieille Dodge rouillée, pour le filmer en train de nous jouer deux titres de son prochain album à paraitre bientôt (et qui contient 14 titres dont 9 originaux, car le bonhomme a aussi beaucoup de choses à dire dans ses chansons —tant mieux, d’ailleurs !). Même que vous pouvez profiter de ces enregistrements pas plus loin qu’ici même (bon, la vieille Gibson de 1943 a eu un peu de mal à rester accordée en plein soleil, mais ça sonne quand même du feu des enfers, enjoy !)…

Day 13 – Mile 1453
(Shack Up Inn, Clarksdale, Mississippi)

Excités l’un comme l’autre à l’idée (l’autre étant Kevin Brown… que je ne vous perde pas dès la première phrase !) de faire un petit film ensemble, pour son morceau « Clarksdale » donc, tel que nous l’avions évoqué deux jours plus tôt, nous décidons de retourner à Clarksdale, tourner sur place étant l’évidence même, même si nous utiliserons sans doute les images vintage qu’il m’a fait parvenir la nuit précédente et qu’il compte acheter.
Nous accompagnons Kevin jusqu’à sa location dans le légendaire Shack Up Inn (qui en plus d’être un incroyable fatras de trucs et de bidules plus ou moins vintage, plutôt plus que moins, laisse ses clients emprunter les plus incroyables guitares vintage que nous ayons vues depuis notre arrivée sur le sol américain) et qui est un endroit encore « dans son jus » comme vous pouvez le voir sur les quelques photos postées ici, puis nous filmons le long de la route longeant sur plusieurs miles la voix ferrée, depuis donc le Shack Up Inn, et jusqu’à la ville, route empruntée avant nous par tous les grands bluesmen du delta ayant trainé par ici, qui travaillaient et dormaient de ce côté-là de la ville, pour aller jouer et/ou s’encanailler dans les différents juke joints locaux. Sans même parler des nombreux musiciens à être de la région ou à y avoir passé une bonne partie de leur existence : Sam Carr, Earl Hooker, Charlie Musselwhite, Pinetop Perkins, Sonny Boy Williamson II, Robert « Bilbo » Walker, Robert Nighthawk, Watermelon Slim, WC Handy, et de nombreux autres, auxquels on peut ajouter l’acteur Morgan Freeman, co-propriétaire de Ground Zero, le plus imposant des clubs de blues de la ville (mais qui n’est pas un juke joint et, contrairement à son aspect d’usure prononcée, n’a ouvert qu’en mai 2001) et qui a beaucoup fait pour cette ville…

Les juke joints étaient (j’emploie l’imparfait car ils sont nés des heureusement révolues lois de Jim Crow, mais il en existe toujours à Clarksdale et ailleurs) des établissements très majoritairement afro-américains, ouverts dans les états du sud des États-Unis, pour que les travailleurs des plantations (de coton, essentiellement) et les métayers noirs, interdits d’accès aux établissements « blancs » puissent se détendre, boire un coup (enfin, un coup, vous me comprenez) et en tout cas se détendre après une longue semaine de dur labeur.
Tous les matins, Kevin emprunte ce même chemin, guitare sur l’épaule, et sa chanson est née ainsi, d’une expérience similaire, au même endroit, l’année passée.
Arrivés en ville, nous continuons de coller au mieux au contenu de sa chanson et passons en revue toutes les personnes qu’il considère comme les « rocks » de Clarksdale, et chez qui nous tournons quelques images, les uns à la suite des autres. Il y a bien sûr le magasin CatHead Delta Blues & Folk Art de Roger Stolle, qui est pour beaucoup dans la renaissance du quartier historique de Clarksdale, mais aussi le magasin d’harmonicas de Deak Harp, une autre figure locale incontournable, le Bluestown Music de Ronnie Drew sur Delta Avenue et ses incroyables guitares, etc.
En fin d’après-midi, la caméra refuse de se rallumer et nous remontons à plus tard (nous repassons pas loin début de semaine prochaine) nos derniers plans de coupe… Et, comme me le dira mon pote Jicé de Lausanne, que nous croiserons à CatHead, « Clarksdale ne paye pas de mine, la première fois qu’on y met les pieds, ça peut même être un peu décevant, mais on revient toujours, et on y revient même encore et toujours »… Et c’est ce que nous ferons dans quelques jours…

Day 14 – Mile 1564
(King Biscuit Blues Festival, Helena-West Helena, Arkansas)

Lorsque nous traversons le pont métallique stylisé au-dessus du Mississippi et que donc nous arrivons dans notre quatrième état (l’Arkansas) depuis le début de notre périple, les anecdotes entendues les deux jours qui ont précédé sur cet endroit, Helena-West Helena, sa haute dangerosité et notamment ses gangs locaux (il y eut l’an dernier par exemple une espèce de panique générale, suite à une fusillade au beau milieu de la rue principale, en plein festival) ne nous préoccupent pas spécialement. En tout cas, je ne suis pas spécialement perturbé et je sors même de ma meilleure nuit depuis notre atterrissage à Fort Worth.
Lorsque nous déambulons sur le site du festival (pas l’enceinte fermée de la « main stage », à l’accès prohibitif, mais cette longue rue bordée de stands de bouffe ou autre —et de quelques musiciens de rue tout de même), nous ne prêtons pas même attention aux mendiants aux yeux parfois hagards, sans doute sous l’effet de je ne sais quelle cochonnerie, ni même aux bandes de types qui vendent des CD-R avec, selon leurs propres dires, le dernier album blues encore fumant de leur groupe (déjà si ces mecs sont musiciens, moi je suis le Pape, et vous connaissez ma détestation multi-récidiviste pour tout ce qui touche aux bondieuseries —bon, je l’écris tout de même du bout du clavier, n’oublions pas que nous sommes au chœur de la bible belt, ces états du sud-est des États-Unis où fleurissent à chaque coin de rue des églises baptistes, méthodistes, épiscopaliennes, luthériennes, presbytériennes, pentecôtistes et j’en passe)…

Non, par contre, instantanément, je n’ai pas aimé le King Biscuit Blues Festival, et son ambiance que je qualifierais de délétère. Peut-être étonnamment compte tenu de l’aura dont bénéficie cet événement (d’ailleurs pas si ancien que ça pour un des plus vieux festivals blues en activité sur le sol américain, puisque datant de 1986) ou peut-être que j’en attendais trop, mais en tout cas il s’agit simplement d’une foire merdique à l’américaine de plus. Un truc pour badauds (si possible les poches pleines) ou poseurs qui veulent montrer qu’ils en sont (eux ont vraiment les poches pleines !) qui n’aurait pas l’ombre d’un soupçon de début d’âme si on n’y croisait pas, tout de même, n’abusons pas, quelques vrais fondus des musiques blues du Delta et d’ailleurs.
Cela n’est cela dit pas suffisant pour nous captiver plus de temps qu’il n’en faut pour faire l’aller-retour de cette « main street » et nous décidons de contourner le festival. Sur les hauteurs de la colline parallèle, juste derrière les barrières, nous remarquons aussi que le public dans l’enceinte de la main stage est vraiment ce qu’il y a de plus détestable (des gens pas vraiment là pour la musique —bien sûr, ne généralisons pas— qui boivent des coups et parlent fort, parfois même assis avec la scène derrière eux !). Après quoi nous redescendons par le long parc longeant le Mississippi (quelqu’un nous propose de profiter de l’arrière de son pick-up —c’est assez loin— par contre aucun bon samaritain au retour, que nous ferons sous un soleil de plomb) où nous faisons une halte à l’ombre, bercés par la bataille sonique entre les grillons, venus en force, et les volutes bleutées du festival, derrière nous.

Enfin, terminons par une note positive, pour signaler que le line-up du festival, quoiqu’assez inégal, propose tout de même quelques pointures (en arrivant nous avons profité de la dernière demi-heure de l’ami Cedric Burnside, rencontré en mai dernier au Blues Rules Festival, comme toujours un délice pour nos cages à miel —quel présence, quel charisme, quel jeu !), dont notamment cette année Delbert McClinton, Kenny Wayne Sheperd ou encore Larry McCray… Mais ce qui ne sera pas suffisant pour nous faire braver la pluie le lendemain (et une chute de la température de 20 degrés puisqu’il fera… 4 samedi matin !!)…

Day 16 – Mile 1998
(In the pampas, not so far from Manchester, Tennessee)

Day off forcé hier ou en tout cas un peu obligé, entre le King Biscuit Festival où nous étions censés retourner mais qui nous avait tant déplu la veille, et les pluies torrentielles toute la journée, qui ont fait descendre la température de 24 à… 4 degrés ce matin, nous étions mieux au chaud, toujours chez l’ami Mark « Muleman » Massey, à refaire le monde, voir deux trois films (dont l’incommensurable bouse « Singularity », que je vous conseille tout de même si vous voulez vous marrer cinq minutes) et rattraper les retards ici ou là…
Nous attendons que Mark ait fini de nous préparer ses crevettes « Muleman Special » (marque déposée !), pour la route, puis embarquons pour cinq bonnes heures pour une succession de belles autoroutes très certainement comme on n’en voit qu’aux États-Unis. J’ai roulé dans de nombreux endroits, mais n’ai jamais ressenti un tel sentiment de liberté qu’ici. Et puis, avouez que s’arrêter pour une pause pipi à l’aire de repos (d’une propreté irréprochable comme partout) Loretta Lynn & Hank Williams, c’est tout de même un peu plus classe que de se boucher le nez dans un urinoir Vinci en priant je ne sais quelle divinité que le supplice olfactif ne dure pas trop longtemps (tout en chassant d’une troisième main imaginaire les obligatoires mouches de circonstance).
Lorsque nous arrivons au Tennessee, puis passons au sud de Nashville et enfin descendons plein sud pour Manchester, les différences avec le Mississippi sautent aux yeux ! Fini les maisons en bois plus ou moins délabrées, ici tout est en dur, tout est grand, tout est propre, les jardins sont parfaitement tondus, bref y’a du pognon.

Ce matin, avant de partir, en vérifiant l’adresse précise de la salle de concert où nous devons voir ce soir Cheap Trick + ZZ Top (la tournée de leurs 50 ans !), j’avais découvert qu’en réalité il ne s’agissait pas d’un double concert, mais de deux concerts parmi vingt-quatre, dans le cadre d’un gros festival, Exit 111, à la configuration assez proche du Download (5 scènes, etc.). Du coup, j’ai fait ronronné le moteur plus que de raison, afin d’arriver plus tôt et de profiter de Blackberry Smoke, impeccables sur scène, un peu comme les Black Crowes de la grande époque, en formation sonique disons plus compacte, ce qui nous a permis aussi de voir que nos Gojira nationaux s’exportaient particulièrement bien, malheureusement aussi que Ghost (qui jouait entre Cheap Trick et ZZ Top) reste une supercherie d’une abyssale vacuité (bon, je n’ai jamais aimé Kiss, je ne suis donc pas cœur de cible, mais quand même !), et enfin de vérifier que contre toute attente Def Leppard (qui clôturait cette froide nuit de pleine lune, 5 degrés à peine) valait toujours le coup d’œil. Amusant d’ailleurs de constater que le groupe, finalement, n’a rien perdu de son mordant alors que je ne l’avais pas vu sur scène depuis… 35 ans !
Même chose pour ZZ Top, pour ce qui est de l’exceptionnelle efficacité, la bête en a encore sous le pied, croyez-moi !
Par contre, Cheap Trick, et avec toute l’affection que j’ai pour ce groupe que j’écoutais déjà tout minot, ça a été tout de même beaucoup laborieux que la dernière fois que j’avais vu le groupe, à Londres. Déjà Robin Zander a littéralement perdu sa voix au bout de 20 minutes et il a fallu improviser un petit intermède avec Tom Petersson reprenant « I’m waiting for the man » du Velvet, dans une version qui paraissait assez chaotique et… hey, Tom, on t’adore, mais n’essaye plus de chanter, OK ? Rick Nielsen a aussi pris un petit coup de vieux, même si ses doigts sont toujours aussi véloces (et qu’un second guitariste, ou troisième si on compte Robin, est là pour arrondir les angles —et aussi pour supplanter Robin au chant, parfois…).
Mais à bien regarder l’incroyable set list (« Dream Police », « Surrender », une version hallucinante de « Ain’t That a Shame », à quatre guitares, avec l’arrivée de Charlie Starr de Blackberry Smoke…) et l’exceptionnelle longévité de ce groupe sans équivalent, tout ceci reste du chipotage et nous avons passé un excellent moment.

Day 17 – Mile 2082
(Nashville, Tennessee)

13h pétantes, nous sommes sur le lieu de notre rendez-vous avec le Two-Dollar Elvis, autoproclamé « the cheapest Elvis imposter of America » ou encore plus simplement « King of the road », qui ne tarde pas à arriver lui-même, au volant d’une Cadillac 1957 de couleur bleu ciel maculé de rouille, de griffures, etc. (pour rappel, la Pink Cadillac du King était un modèle de 1955), et dans un état de délabrement tel que la célèbre Peugeot 403 cabriolet de Columbo (qui lui est contemporaine, puisque de 1956) pourrait sembler fraîchement sortir de son usine. Mais la voiture ronronne (quand il ne fait ni trop chaud, ni trop froid, et qu’elle est bien garée sur une surface plane) et c’est l’essentiel !
Jason Buchanan (de son vrai nom) est un véritable Don Quichotte à sa manière, aussi noble et ingénieux que son homologue d’outre-Atlantique, se battant contre (moulins à) vents contraires, au quotidien, pour que « son » Nashville, celui qu’il aime et dont il adore rien de plus que parcourir les rues, conserve son prestige, son aura et sa toute grande magnificence. Jason a organisé des festivals, des concerts, il a été tour manager, il a même été Père Noël et mille autres jobs alimentaires (mais fun), mais surtout il a tâté de la stand-up comedy et cela se voit et s’entend !
Le $2 Elvis, tout comme son illustre modèle, a un goût plus que prononcé pour l’extravagance (regardez-moi ce beau costume, et avec la petite cape qui va bien avec, s’il vous plait !). Il parle vite, il parle fort, il parle beaucoup ! Son crédo : « Fun, games, tours of Nashville… HunkaHunka burnin’ fun ! »… Il le répète à tout bout de champ (ou en l’occurence de boulevard) et rapidement on s’en est amusé, en demandant presque ad nauseam à Dimi, qui était assis à l’arrière de la voiture, « Dimi, quel genre de fun es-tu en train de vivre, là ? »… Et Dimi de devoir s’égosiller à beugler plus fort à chaque fois que la fois précédente : « HON-KA-HON-KA BUR-NIN’ FUN ! »… Et vous savez quoi ? On a vraiment passé un pur moment de « honka-honka burnin’ fun »…
Et donc Jason de nous balader pendant près de quatre heures et de nous montrer ses endroits favoris, loin par exemple de Broadway, le « Champs-Élysées local » (qui ne présente d’ailleurs pas plus d’intérêt que les Champs-Elysées —et seulement deux ou trois bonnes adresses sont vraiment d’origine), en nous racontant sa ville (d’adoption), en nous faisant découvrir ses endroits préférés, en nous montrant aussi à quel point, tout comme l’avait fait Van Wilks deux semaines plus tôt au sujet d’Austin, la ville était en train d’être défigurée, avec toujours plus de buildings nouvellement construits, toujours plus de logements et donc d’habitants, toujours plus de voitures et le trafic qui va avec, et à chaque fois un peu de l’âme de Nashville qui s’étiole. Comme par exemple cet ensemble de logements sociaux qui va être détruit, et ses habitants déplacés on ne sait où, pour la construction d’un énième stade…
Jason devait être un sacré acteur de stand-up, car il a ce don, rare, du rythme de la comédie. Le langage de la comédie est clairement sa langue maternelle. D’ailleurs, après quelques minutes seulement de virée pétaradante, je commençais déjà à réfléchir à un petit rôle que je pourrais lui écrire, pour « Crazy H », le road movie que j’espère venir tourner ici l’année prochaine, de New York City à Flagstaff, Arizona, en passant donc par Nashville. Nous avons plus d’une heure trente d’enregistrements audio du $2 Elvis, mais il va nous falloir un peu de temps pour tout écouter et éplucher, surtout que les prochaines journées risquent d’être chargées puisque nous allons bientôt nous faire la Route 66 (dans les deux sens !). Ceci dit, promis, dès que possible, nous en posterons ici même un ou deux extraits.
En attendant, vous pouvez toujours visiter son site (en cliquant LÀ) et aussi écouter cette chanson que lui a consacré le duo de power raw blues & roll Left Lane Cruiser, originaire de Fort Wayne, Indiana (pile au centre d’un triangle entre Chicago, Detroit et Indianapolis), et qui ouvre leur dernier album en date, « Shake And Bake », paru plus tôt cette année. Vous allez voir, c’est aussi jubilatoire que le bonhomme lui-même !

Days 19-20 – Mile 2382
(Mississippi —again)

Si ma curiosité naturelle et mon appétit de découvertes, de rencontres et de voyages, ont incroyablement nourris, jusqu’à satiété même, je ne sais pas si j’ai appris grand-chose de ma remontée du Mississippi, depuis la Nouvelle-Orléans jusqu’à Memphis (où nous allons passer plus de temps aujourd’hui, et ce sera dans le blog demain), en me laissant porter par les vieux courants un peu boueux du country blues le plus impeccablement rustique (oui, c’est un compliment, et pas des moindres) et de ses nombreux cousins et voisins de chantbrée (la faute est volontaire, merci), mais en tout cas j’ai eu la confirmation d’une réflexion que je me suis déjà faite à de nombreuses reprises, notamment au sortir de beaucoup d’interviews de bluesmen faites ces trois dernières décennies (hop, petite pub en passant, le bouquin correspondant est toujours disponible par ici, même que vous pouvez aussi profiter de l’offre actuelle avec les frais de port offerts par là).
Et cette réflexion —ne vous attendez pas non plus à une lumineuse révélation, hein ?— est que c’est la vie, ses accidents de parcours et ses détours —d’autant plus quand nous nageons en plein imprévu, et nous avons eu nous-mêmes notre lot de surprises depuis notre arrivée ici— qui font de certains hommes des songwriters et parfois, des bluesmen, cette catégorie beaucoup moins en voie de disparition que certains aimeraient le faire croire.
Par contre, j’ai appris quelque chose au contact de Mark « Muleman » Massey, c’est que la naissance d’une âme blues la plus pure est d’autant plus prégnante quand elle prend sa source dans cette partie du globe. Mark a vraiment le blues qui coule dans ses veines. Un blues qui a jailli de son expérience à Parchman Farm (oui, celle qui a inspiré le « Parchman Farm Blues » de Bukka White et tant d’autres chansons !), le pénitencier d’état du Mississippi, la seule prison de tout l’état comportant une chambre d’exécution et qui soit d’ailleurs habilitée à appliquer la peine de mort, où Mark a passé de trop longues années, dans une partie de la prison depuis fermée pour insalubrité. Mais c’est aussi là qu’il a découvert la musique, en intégrant le groupe du pénitencier…
Aujourd’hui, son rêve est d’avoir des groupes dans toutes les prisons du pays, avec l’espoir que beaucoup de condamnés s’en sortent, comme lui il y a plus de vingt ans, avec, par et pour la musique. Première étape de la recolonisation salvatrice de ces endroits par les bienfaits d’une musique aux effets incontestablement cathartiques, ce vendredi, il retournera dans l’enceinte du pénitencier, en tant que membre de jury pour un « radio-crochet » où il écoutera jouer et chanter une vingtaine de détenus avant d’accompagner sur scène les meilleurs d’entre eux. Un grand moment en perspective qui, à n’en pas douter, aura aussi des effets bénéfiques sur sa propre trajectoire, particulièrement au beau fixe ces derniers temps, avec un nouvel album à venir très bientôt, et dont le moins que l’on puisse dire —après avoir entendu notre homme en jouer quelques morceaux— est qu’il est un cran encore supérieur au précédent qui, pourtant, portait déjà très bien son titre, « One step ahead of the Blues » !… Pour faire simple : Mark est la plus parfaite incarnation du blues contemporain. Muleman is the man !
Nous sommes aussi revenus à Clarksdale, hier, pour finaliser le clip vidéo de Kevin Brown sur ce titre appelé donc « Clarksdale » (voir le blog d’il y a quelques jours) et dans lequel il rend hommage à cette ville et à ses pilliers, ses « rocks » comme il les appelle. Avant-hier il pleuvait et nous ne pouvions donc pas être raccord avec les images déjà en boite. Mais comme toujours, il y avait une raison à cela et cette raison est qu’hier nous avons pu rencontrer de manière totalement fortuite Brickman, ce qui ne serait sans doute pas arrivé avant-hier. Brickman est un adorable nounours (option nœud papillon et regard rigolard et sans oublier son rire parmi les plus contagieux que j’aie jamais entendu) et nous avons filmé un monologue assez incroyable de son cru, accompagné à la slide guitar (« Amazing Grace ») par Kevin, même que nous vous posterons les images très prochainement ici même…
Nota : Dimitri s’est vu confier la mission de dessiner un logo pour Mark, voici son premier croquis (ce sera une mule, en costume, avec une guitare dans le dos)…

Day 21 – Mile 2591
(Poplar Bluff, Missouri)

Nous quittons le Mississippi, non sans un peu de vague à l’âme, et faisons le double stop obligatoire de Memphis. Non pas Graceland, mais en pole position le mythique Sun Studio de Sam Philipps, qu’il avait lui-même baptisé (à raison) « le berceau de rock’n’roll », puisque c’est dans ce tout petit studio d’enregistrement, au 706 Union Avenue qu’après un premier temps à pratiquer des captations amateurs pour des particuliers, il se consacra à coucher sur bandes des musiciens de blues, de country, ainsi que les premiers franc-tireurs du rock’n’roll puis du rockabilly.
À noter d’ailleurs que le tout premier morceau de rock’n’roll, enregistré bien sûr au Sun Studio, n’est ni d’Elvis Presley, ni de Jerry Lee Lewis, ni de Roy Orbison, ni de Carl Perkins, et pas non plus de Johnny Cash, tous ayant pourtant fait leurs débuts sur Sun Records, mais « Rocket 88 » (en 1951, donc trois ans avant « That’s All Right Mama » du King !) De Jackie Brenston & His Delta Cats (en réalité Ike Turner accompagné des Kings of Rhythm).
Nous poursuivons ensuite notre promenade jusqu’au Mississippi, à un mile et demi de là, que nous atteignons bien sûr en empruntant la mythique Beale Street, une rue constellée de bars et lieux musicaux qui, bien sûr, sentent un peu beaucoup l’aimant à touristes un peu facile, mais en restant toutefois un minimum authentique, bien plus que Broadway à Nashville par exemple (mais moins que le Carré Français de New Orleans, pour citer un autre endroit où nous avons récemment trainé nos guêtres)…
En milieu d’après-midi, nous roulons jusqu’à Poplar Bluff, à deux heures et demi de là, la dernière relativement grande ville avant la Mark Twain National Forest, où nous avons prévu de faire une grande virée demain matin et midi, avant de foncer en direction de Saint-Louis et d’embarquer pour la Route 66.
Ce qui nous fait au passage notre sixième état (le Missouri) visité en pile trois semaines. Un Missouri où l’horizon s’élargit nettement plus que les paysages rencontrés dans le Mississippi, plus valloné, avec encore des champs de coton mais déjà une plus grande proportion de cultures diverses (beaucoup de céréales, de maïs). Comme toujours, énormément de voitures sur les routes, à tel point qu’on en arrive souvent à se demander si ces gens ont des maisons ou s’ils passent leur temps dans leur pick-up et autres Ford Mustang (nous en dénombrons plus en une demi-journée qu’en dix ans sur les routes françaises !)…

Day 22 – Mile 2872
(Bourbon, Missouri —route 66)

À l’origine, nous avions prévu de faire une balade (à pied s’entend) quelque part dans la Mark Twain National Forest, sauf que c’est immense (plus de douze mille kilomètres carré) et que, comme d’habitude, les informations récoltées sur les sites gouvernementaux ou locaux sont assez éparses, pour ne pas dire hermétiques. Hé oui, aux États-Unis, dès lors qu’on s’écarte des quelques parcs nationaux « classiques » et attrape-touristes (payants, bien sûr), c’est la croix et la bannière pour trouver sentier à son pied. Par contre, tous les magasins et les supermarchés du pays, du nord au sud et d’est en ouest, sont bondés, en permanence, parfois jour et nuit !
Nous allons en faire à nouveau l’expérience, en nous repliant sur un autre parc, unique à sa façon (c’est le seul semble-t-il à préserver un ensemble de plusieurs rivières), l’Ozark National Scenic Riverways, non sans avoir traversé (avant et après) une bonne portion de cette Mark Twain Forest, effectivement aussi dense que magnifique, Ozark National Scenic Riverways que nous atteignons après avoir emprunté un chemin de terre et de cailloux long de plus de 4,5 miles, rappelant « Le Salaire de la Peur » (un poulet rôti en lieu et place des explosifs à l’arrière), avec sur notre chemin un unique panneau criblé de balles, ainsi qu’un autre moyennement hospitalier (« We don’t dial 911 »). Heureusement, nous n’avons pas croisé la moindre voiture (la route est si étroite que cela aurait été la plupart du temps impossible) et à l’arrivée, tout comme l’autre fois au Grenada Lake, rien, personne, et nous avons pu pleinement profiter de la tranquillité incroyable de cet endroit (on ne pourrait pas y garer plus d’une demi douzaine de voitures, de toute manière).
Ce qui est incroyable, c’est que nos petits amis annoncent fièrement plus de 1,3 million de visites… « récréatives » ! (sous-entendu sans doute des gens qui payent pour je ne sais quelle excursion en canoë avec son lot de gros bras qui rament pour eux). D’ailleurs, notre comportement est si « anormal » au pays du tout consommable que la seule personne que nous apercevrons en un peu plus de deux heures trente, sera un garde-forestier, sur son bateau à moteur, intrigué par la présence de notre voiture au bord de l’eau, et qui reprendra son chemin en découvrant avec surprise… que nous utilisons l’une des tables de pique-nique aménagées le long de la rivière !…
Nous poursuivons ensuite notre traversée de la forêt, les paysages deviennent un peu plus rocheux que les jours qui ont précédé, et nous rejoignons la route 66 à Eureka, un peu plus à l’ouest que Saint-Louis, où nous reviendrons (et que nous visiterons donc) plus tard, mi-novembre, pour un concert de Wilco. Les hôtels à Eureka s’avérant hors de prix, nous décidons d’entamer notre longue ligne droite jusqu’à la Californie et roulons trois quarts d’heure, profitant du coucher de soleil (pleine face !), jusqu’à Bourbon, toujours dans le Missouri, où j’écris actuellement ces quelques lignes…
Nota : à un moment, nous avons emprunté une petite route, appelée ZZ, jusqu’à son sommet, ce qui nous a assez amusé, photo à l’appui. 

Day 23 – Mile 3076
(Springfield, Missouri)

Nous avons débuté ce matin notre petit jeu de cache-cache avec l’Historic Route 66 ou plutôt devrais-je dire LES Historic Route(s) 66, puisqu’il en existe plusieurs tracés (principalement trois, mais avec juste quelques portions ayant évolué de l’un à l’autre, au cours de trois décennies —1920’s à 1940’s—, et notamment Santa Fe, que la 66 traversait et qu’ensuite elle a contourné, à partir de 1937). Bien sûr, la route n’est pas toujours indiquée comme telle (pour rappel, elle a été officiellement et définitivement fermée en 1985). Bien sûr, le GPS insiste pour privilégier, quasiment à chaque entrée-sortie, l’Interstate 44. Bien sûr, nous avons eu nos petits ratés (une voie sans issue et une portion dans un état, disons, plus que rudimentaire), mais nous avons aussi eu nos petites victoires, comme cette portion bitumée dénichée un peu par hasard (avouons-le) en prolongement d’une partie devenue ou redevenue un simple chemin de terre.
Évidemment, beaucoup de lieux sont labellisés Route 66 et tentent de profiter de son (assez récent) regain d’attention (de la part des Européens, d’ailleurs, les Américains préférant foncer sur l’Autoroute et ne s’arrêter que pour remplir le réservoir d’essence de leur voiture, et leur estomac), mais c’est fait la plupart du temps avec un minimum de pondération, ce qui d’ailleurs peut surprendre venant d’Américains.
À noter que c’est dans l’Oklahoma, que nous entamerons demain, sans doute jusqu’à Tulsa, qu’ont été réimplantés les premiers panneaux « Historic Route 66 ». C’est aussi à partir de l’Oklahoma que la route offre et réserve ses plus beaux et authentiques atours, et c’est au Nouveau-Mexique et en Arizona qu’elle est la plus belle. Il me tarde donc d’être quelques centaines de miles plus loin, car je connais bien mieux cette partie-là du pays.

Mais pour l’instant, nous terminons notre traversée du Missouri, cet état du midwest que d’aucuns considèrent un peu comme marquant une nette transition entre l’est et l’ouest du pays. Au niveau paysages, et en ayant l’Atlantique dans le dos, c’est effectivement dans le Missouri qu’apparaissent les premières grandes prairies et d’ailleurs l’état compte de nombreux élevages et ranchs.
À Cuba, nous nous arrêtons pour contempler et photographier les nombreuses fresques de cette petite ville qui se présente d’ailleurs comme une « mural city ». Il y est beaucoup question de guerre civile, mais pas que. Un peu plus loin, après une portion de route très roller coster (du côté de Rolla, justement) nous bifurquons en direction de Devil’s Elbow, un virage en forme de coude de la Big Piney River, bordée des différents massifs forestiers des Ozarks et son pont, dont la construction remonte à 1927.
Nous descendons déjeuner au bord de l’eau (il est déjà deux heures de l’après-midi) mais sommes délogés par une pluie soutenue, qui nous fait reprendre la route, jusqu’à Springfield, où nous prenons nos quartiers d’un soir au Rest Haven Court, un motel datant de l’après-guerre, récemment rénové dans le respect de son aspect d’époque (et avec toujours son imposant néon au bord de la Route (66).
Aujourd’hui, nous avons aussi vu le plus grand rocking chair au monde (plus de 10 mètres de haut et 5 de large, que nous avons photographié si jamais un fan hardcore de rocking chairs nous lit —mais ne nous sommes pas arrêté au musée de l’aspirateur de St. James, faut pas non plus abuser !), mais toujours pas pigé l’intérêt de la chose, hormis une citation probable dans le Guiness Book des records.

Day 24 – Mile 3294
(Tulsa, Oklahoma)

Nous repartons de Springfield directement par la 66 puisque notre motel s’y trouvait et nous arrêtons rapidement pour profiter de l’incroyable architecture de la mosquée Abou Ben Adhem Shriners, construite en 1923 pour le compte de l’AADMMS (Ancient Arabic Order of the Nobles of the Mystic Shrine). C’est la première mosquée que nous voyons en près de 5000 kilomètres et alors même que nous nous amusons depuis plusieurs semaines à recenser les différentes églises (parfois regroupées par paquets de quatre ou cinq !) vues à intervalle très régulier au bord de la route, souvent perdues au milieu de nulle part, avec leurs parkings gigantesques et leurs panneaux publicitaires.
Des églises toujours parfaitement entretenues même si elles ressemblent souvent à des hangars aménagés (et avec donc clairement des signes extérieurs de richesse, d’abord et surtout dans les endroits les plus reculés et pauvres de la « bible belt »).
Ce contraste saisissant me renvoie à une discussion que j’avais eue quelques jours plus tôt, dans le Mississippi, avec un local à qui j’expliquais qu’il ne fallait surtout pas faire d’amalgame entre arabes, musulmans et islamistes fondamentalistes, et aussi et surtout à quel point tout dans la culture arabe était raffiné, subtil et sophistiqué alors que nos cultures occidentales étaient au contraire totalement « rustiques »…

Notre première véritable halte du jour sera à la Gay Parita Sinclair Station, à Paris Springs, non loin de Halltown. La station essence date de 1930, mais avait été détruite dans un incendie, puis reconstruite par Gary Turner, un homme connu pour raconter les plus incroyables histoires sur la route 66, mais malheureusement décédé en 2015. Depuis, George et Barbara maintiennent ce lieu incroyable en vie et sont bien présents sur place (c’est George, qui était de faction, lorsque nous sommes passés) pour répondre aux questions, laisser les gens prendre des photos, mettre un petit mot sur le livre d’or ou signer l’imposante palissade en bois dressée en hommage à Gary. On peut aussi acheter des souvenirs, mais ici personne ne vous poussera à la consommation. D’ailleurs, si vous voulez simplement boire un café, un thé ou un soda, ils sont mis à disposition, chacun payant ce qu’il a envie de payer. George, avec qui j’ai eu la chance de parler, m’a dit qu’il avait d’autres projets à venir, mais sans m’en dire plus. J’ai donc récupéré son numéro de téléphone afin de l’appeler dans quelques mois, où il sera sans doute en mesure d’en dire davantage.
Un peu plus loin, toujours à Paris Springs, nous photographions une autre station-service (Spencer) impeccablement restaurée (il y a une dizaine d’années seulement). Une grosse trentaine de miles nous séparent de notre prochaine halte, au 66 Drive-In Theatre, à Carthage, l’un des derniers drive-ins encore intacts. Le panneau au bord de la route annonce un seul film (« Closed ») et un peu plus loin, lorsque je me rapproche de la barrière fermée par où doivent passer les véhicules lorsqu’il y a des projections, c’est pour découvrir la très peu hospitalière mention « No Trespassing — Proud NRA member ». De fait, avant de partir, en lisant différents road-books et autres blogs, j’avais remarqué que les quelques téméraires qui avaient tenté de passer outre l’avertissement, avaient toujours été reçus à coups de carabine !…

Nous passons Joplin, suivons le plus ancien tracé de la 66 jusqu’au Kansas, dont nous ne parcourons qu’une vingtaine de miles, et notamment Galena, et Cars on the Route, un snack bar magasin connu pour avoir été la source d’inspiration du dessin animé Cars, d’où sa nouvelle appellation (l’endroit, une ancienne station service des années 1930, se nommait précédemment 4 Women on the Route, car monté par quatre copines). D’ailleurs, le Tow Truck exposé devant la boutique est bien le camion de remorquage dont se sont directement inspirés les créateurs de Pixar pour le personnage de Tow Mater.
À Riverton, nous prenons quelques photos du Brush Arch Bridge, aka Rainbow Bridge (puisqu’il a la forme d’un arc-en-ciel), le dernier de ce type (il a été construit en 1923) encore intact (mais interdiction formelle de rouler dessus).
Un peu plus loin, du côté de Miami, non pas ce Miami-là mais Miami, Oklahoma (nous venons donc d’arriver dans notre huitième état en un peu plus de trois semaines !), nous nous arrêtons auprès de la Neosho River pour déjeuner. Arrive un peu plus tard un vieux monsieur (nonagénaire, mais il me taira son âge exact), sur une grosse moto à trois roues, avec sur le siège arrière… un squelette !… Je lui fais signe (la musique qui sort de son système audio est très très forte, mais il s’avère qu’il est aussi très très dur de la feuille !) et nous échangeons deux trois blagues (je lui demande s’il promène sa femme, il me répond que oui, tous les dimanches, depuis 72 ans) avant que d’une main particulièrement tremblotante il réussisse à remettre le contact et à repartir, toujours musique à fond les ballons.
Nous zappons les innombrables musées sur la route (nous n’avons pas entrepris un tel road trip pour nous enfermer entre quatre murs) et ciblons le Totem Pole Park de Foyil, annoncé partout comme étonnant, surprenant et j’en passe. Finalement, l’endroit est minuscule, le totem et tout ce qui va avec assez pourri et ne seront à sauver de cet arrêt que les trois belles peintures sur sable, encadrées et visibles… dans les toilettes !… Nous décidons que c’en est assez (la lumière n’est de toute façon plus assez bonne pour prendre des photos, un gros orage approche) et nous gagnons Tulsa, par l’autoroute.

Day 25 – Mile 3442
(Oklahoma City, Oklahoma)

Petite journée aujourd’hui, en nombre de miles parcourus d’une part, mais aussi d’endroits visités d’autre part. Pas un choix personnel, mais simplement parfois parce que certaines portions de la 66 sont moins riches et intéressantes que d’autres, et c’est le cas pour cette partie-là de l’Oklahoma.
Du coup, avant de repartir de Tulsa en direction d’Oklahoma City, nous revenons un peu sur nos pas pour aller à deux endroits que nous n’avions pas pu voir la veille, à cause de la lumière déclinante typiquement « entre chien et loup », et amplifiée par ce gros orage qui approchait (et a tonné une bonne partie de la nuit). Le premier est un drive-in à l’entrée de la ville, l’Admiral Twin Drive-In Theater, encore en activité mais tellement immense qu’impossible à capturer sur une simple photo.
Le second est plus emblématique qu’autre chose, il s’agit de la Cyrus Avery Centennial Plazza, située juste avant le grand pont permettant de traverser l’Arkansas River, une sculpture gigantesque en hommage à cet homme, Cyrus Stevens Avery, qui est en fait le fondateur et donc un peu le père de la Route 66 (et d’ailleurs plus tard de la US Highway 66 Association).
À Stroud, nous nous arrêtons pour photographier le Rock Café, un autre lieu mythique (datant de 1939) reconstruit (en 2009) après un incendie. À Chandler, nous tentons la McJerry ’66 Gallery, mais Jerry McClanahan, qui y expose ses illustrations, aquarelles et peintures à l’huile uniquement sur la Route 66, son obsession, d’ailleurs connu aussi pour être l’auteur de l’incontournable « EZ 66 Guide for travelers », est absent, malgré l’indication « open » sur la façade de la petite maison. Nous nous rabattons sur un simple cliché de sa devanture et roulons jusqu’à Arcadia, la dernière ville de moyenne importance avant Oklahoma City, qui sera notre ultime halte du jour, pour y visiter l’Arcadia Round Barn, l’un des rares édifices de ce type aux États-Unis (il en existerait une vingtaine au total), construit en 1898 et restauré au début des années 90. À noter que si ces granges, réellement impressionnantes (la partie supérieure est à louer pour des concerts, mariages, etc.) sont de forme parfaitement ronde, ça n’est pas par coquetterie architecturale, mais pour mieux résister aux tornades et autres tempêtes qui sont monnaie courante dans la région.

Day 26 – Mile 3614
(Amarillo, Texas)

Avant de partir d’Oklahoma City, nous consultons différents guides et décidons de suivre l’Historic Route 66 jusqu’à Bridgeport, annoncée comme une ville fantôme, ce qui sonne un peu fun annoncé comme ça —et moi je croyais carrément me retrouver dans la bande-dessinée de Lucky Luke du même nom !— mais en réalité d’une part les habitations à l’abandon et/ou vandalisées, semblent assez récentes, d’autre part elles sont envahies par la végétation, ce qui me met assez en joie mais m’empêche de faire la moindre photo un minimum correcte et intéressante (sur une dizaine de maisons « visitées »), enfin la ville n’est pas totalement abandonnée et, au final, d’autres endroits n’étant pas annoncés comme abandonnés le seront plus que Bridgeport ! Plus loin, une fois la frontière du Texas passée, nous nous ferons avoir une nouvelle fois à Lela, listée également comme fantôme mais où en fait ne subsiste que les vestiges d’une pas si ancienne station essence, également recouverte de végétation.
La 66 en tant que tel est moyennement intéressante sur un long tronçon (d’autres suivront,  jusqu’en Arizona en fait) car souvent elle a été purement et simplement remplacée par l’Interstate 40. Nous filons donc plutôt à vive allure, profitant des paysages qui défilent et aussi de l’horizon qui, petit à petit, s’élargit, au gré des panneaux publicitaires, dont bien sûr nous ne raffolons pas, mais qui nous changent des citations de la bible et autres du même acabit rencontrées dans les états du sud-est.
Sur des dizaines de miles, nous avons droit à des publicités pour un magasin, le Cheyenne Trading Post, qui vendrait tout un tas de choses (bijoux, vêtements, poteries, etc., etc.) fabriquées par des amérindiens. Nous n’avions pas prévu de nous y arrêter, mais en voyant depuis l’autoroute le gigantesque portrait d’indien ornant sa devanture, je n’ai pas pu m’empêcher d’y jeter un œil. Résultat : du made in China à gogo, un peu de made in Pakistan aussi… bref, une pure fumisterie. Ceci dit, vu l’accueil pour le moins froid des trois vieilles vendeuses « blanches », il ne fallait pas non plus s’attendre à autre chose. Il y a bien quelques bijoux qui semblent authentiques, mais leurs prix, quand ils étaient affichés, étaient plus que prohibitifs.

Nous avons donc repris notre route et sommes donc repassés par le (nord du) Texas, pas très loin d’où nous avions atterri (Dallas Fort Worth pour rappel), et les paysages de continuer de se transformer petit à petit. Les premières terres rouges apparaissent et aussi quelques ranchs. À Shamrock, nous nous arrêtons un assez long moment, pour essayer de photographier la Tower Station & U-Drop Inn Café, un long bâtiment un peu art déco comme il n’y en a pas d’autre sur la Route 66, mais tellement large qu’il est totalement impossible à cadrer dans sa totalité. À noter pour en revenir au dessin animé « Cars », que c’est si le U-Drop Inn Café vous parait familier, c’est parce qu’il a servi de principale source d’inspiration à l’atelier de Ramone, dans le film.
Un peu avant Amarillo, notre étape du soir, nous ne pouvons pas éviter une hé-naur-me croix côté gauche de l’autoroute, à Groom… Une croix de près de 60 mètres de haut (un pick-up garé juste en-dessous nous parait être un simple jouet !), visible par beau temps jusqu’à plus de 30 kilomètres. Bon, sinon, une croix, quoi, à savoir l’une des choses les plus inutiles qui soient, bref…

À Amarillo, nous nous arrêtons bien sûr au mythique Cadillac Ranch, une commande d’un milliardaire texan datant de 1974 et qui met particulièrement bien en exergue le culte de la bagnole aux États-Unis. Le lieu a été énormément photographié, il apparait aussi dans bon nombre de films (dont « Arizona Dream », un de mes préférés !), mais peu de gens savent que les modèles de Cadillac sont tous différents (dix en fout), ni que les voitures ont été enterrées le nez dans la terre en suivant très exactement le même angle que les pyramides d’Egypte.
Un peu plus tôt, nous nous étions arrêté au VW Slug Bug Ranch, à Panhandle, ou la contre-attaque de Volkswagen, avec ses fameuses coccinelles (au nombre de cinq), les deux lieux servant de défouloir aux tagueurs du monde entier, comme vous pouvez le voir sur les photos ci-pas loin.

Day 27 – Mile 3997
(Santa Fe, New Mexico)

Notre journée a un peu la physionomie de celle de la veille : beaucoup de route, pas grand-chose sur la 66 historique, qui d’ailleurs n’est parfois qu’un chemin de terre lorsqu’elle n’a pas été purement et simplement remplacée par l’autoroute ; et des paysages qui changent de tout au tout au fur et à mesure de notre progression, devenant de plus en plus arides pour la fin du Texas, où l’on ne voit que quelques barrières d’entrées d’immenses ranchs s’étendant à perte de vue, puis presque désertiques et enfin avec un peu de relief, au loin, même si l’on est encore loin des incroyables décors extérieurs de cinéma de Mountain Valley (mais ce sera pour bientôt).
De toute manière, la nature a et aura toujours plus de magnétisme, de beauté et d’ensorcellement inhérents que tous les artefacts au monde, ce dont nous allons avoir une fois de plus confirmation en rejoignant notre retraite d’un soir, une chambre prévue pour « méditer », avec grandes baies vitrées et vue imprenable sur la nature sauvage (et notamment un incroyable coucher de soleil, derrière la barrière de vieilles montagnes affaissées, plus au nord), au milieu de la pampa à vingt minutes au sud de Santa Fe.

Day 28 – Mile 4228
(
Gallup, New Mexico)

La neige vient nous rappeler que Santa Fe est sacrément en altitude (près de 2200 mètres), ce qui nous fait tout de même un peu drôle alors qu’il y a trois semaines et des bananes nous crevions de chaud à la Nouvelle-Orléans, avec près de 40 degrés la journée et pas moins de 25 la nuit, climat sub-tropical oblige. Mais bon, nous allons parcourir plus de 10000 miles au total, sur deux mois et demi, et nous nous attendions à subir quelques épisodes de yoyos climatiques de ce type. D’ailleurs, dans trois jours nous passerons par Phoenix où il est prévu plus de 30 degrés, alors que demain matin à Gallup, où nous venons de nous arrêter pour notre dernière nuit au Nouveau Mexique, il devrait faire moins 8, nous n’en sommes donc sans doute qu’au début de notre thermo-roller coaster…
Sante Fe n’était sur le tracé de la Route 66 que de 1926 à 1937, puisque tous les itinéraires postérieurs suivaient une ligne droite Tucumcari-Albuquerque-Gallup, mais nous voulions absolument prendre le Turquoise Trail Scenic Byway, un itinéraire un peu hors 66 donc mais tellement lié à cette route (c’est d’ailleurs sur le Turquoise Trail que furent filmés de nombreux road movies, dont une bonne partie de « Easy Rider »).
Et effectivement, même sous la neige et avec un vent glacial, et parfois même la tête littéralement dans les nuages, nous avons pu profiter des Sandla Mountains, côté est, mais aussi des nombreuses petites boutiques et bars colorés de Madrid, un village d’à peine plus de 200 habitants mais éminemment touristique. Un peu comme Sedona, en Arizona, mais en beaucoup moins chic et toc, le prêchi-prêcha new age n’ayant pas encore grimpé jusque-là.

Nous retrouvons donc le tracé le plus classique de la 66 à Albuquerque (en gros l’Interstate 40 ou parfois des routes parallèles), où nous faisons notre ravitaillement du jour, avant de rouler jusqu’au site incroyable Petroglyph National Monument, non sans avoir fait une courte halte devant le Kino Theater (construit en 1927 et dans un parfait état de conservation), au style mixant art-déco et culture amérindienne.
Le Petroglyph National Monument propose sur trois sites principaux plus de 20.000 pétroglyphes, des dessins gravés à même le basalte par les différents peuples indiens s’étant succédées au pied de ces anciens volcans.
Notre temps étant malheureusement compté, nous optons pour le site où les gravures sont les plus proches du parking (le Boca Negra Canyon), mais ça n’est apparemment pas le plus intéressant des trois. Ceci dit, il permet néanmoins de découvrir cet art ancien (la plupart des dessins auraient été exécutés à partir du XIVème siècle mais certains seraient beaucoup plus vieux) et de manière ludique qui plus est, puisque les ses illustrations sont soumises à autant d’interprétations qu’il y a de visiteurs. Bref, si comme nous, vous voyez un lézard qui joue au ping pong ou un « dindon céleste » (AOC © Dimitri), c’est tout à fait normal !
Nous roulons ensuite jusqu’à Gallup, à une douzaine de kilomètres de la frontière avec l’Arizona, mais avec déjà des décors s’en approchant. Bien sûr, nous ne sommes pas encore au niveau du grandiose d’un Mountain Valley ou du gigantisme d’un Grand Canyon, mais c’est un amuse-œil du plus bel effet.

Day 29 – Mile 4451
(Flagstaff, Arizona)

Aujourd’hui, nous sommes arrivés en Arizona, notre dixième état en pile quatre semaines, ce qui me met en joie, avec petits bonds dans la voiture et tout et tout, puisque c’est (jusqu’à présent) mon état préféré. Bien sûr, je ne suis pas allé partout, mais j’ai tout de même assez bourlingué de ce côté-ci de la planète, en tout cas suffisamment pour avoir un état favori et le clamer haut et fort. Dont acte.
Je suis venu en Arizona à plusieurs reprises, la première fois lorsque j’avais décidé sur un coup de tête (et contre l’avis de mon directeur de publication) de consacrer la couverture de Best (et un gros dossier intérieur) au groupe Blackfire, et par extension à la Jones Benally family, tous étant devenus de plus que bons amis depuis lors. D’ailleurs, ce soir, nous retrouverons Berta (la grand-mère au petit jeu des sept familles) exactement là où nous nous étions vus la première fois (pour un repas « français » épique encore dans toutes les mémoires !). Jeneda, Clayson et Jones sont partis pour la réserve, tôt ce matin, et ne rentreront que demain après-midi, nous nous verrons à ce moment-là. Et comme Klee n’est jamais bien loin non plus, nous pourrons ces prochains jours (nous restons en Arizona une petite semaine) tous les retrouver.
Bien sûr, nous sommes reçus comme des princes (là, au moment où j’écris ces quelques lignes, nous nous apprêtons à nous jeter sur des enchiladas qui, si elles sont aussi bonnes qu’elles embaument la pièce, seront excellentes !) et bien sûr cela va être un des meilleurs moments de notre road trip (cette semaine à Flagstaff, pas les enchiladas —encore que).
Une seule halte (enfin, « halte », plus de trois heures trente tout de même !) pour nous entre notre motel sur la 66 à Gallup, à une douzaine de miles seulement de l’Arizona et Flagstaff, mais non des moindres puisque nous allons nous faire l’intégralité du Petrified Forest National Park, soit une trentaine de miles du sud au nord puis les mêmes au retour jusqu’à l’interstate 40. C’est ici que se trouve ce que d’aucuns considèrent comme la « first forest », soit la plus vieille forêt au monde dont il reste des vestiges, forêt qui remonte à la préhistoire et dont il ne reste bien sûr que des troncs d’arbre fossilisés, mais en quantité hallucinante, et avec des teintes d’une beauté et d’une variété incroyables. On peut aussi y visiter les ruines d’un ancien village, y contempler des pétroglyphes (notre seule impasse, car nous avons eu notre compte de petroglyphes hier !). Et surtout, nous allons découvrir le Painted Desert, vraiment impressionnant. Mais, comme souvent, les images sont davantage parlantes, alors je laisse les images parler à ma place, ce qui me fera et à vous aussi des vacances !

Day 30 – Mile 4521
(Flagstaff, Arizona)

Ce matin a marqué notre première incursion dans la réserve Navajo. Une brocante avait lieu à Leupp, situé une trentaine de miles à l’intérieur de la réserve. Pas beaucoup de stands et nous sommes revenus presque bredouilles (un livre d’illustrations traditionnelles amérindiennes qui pourra servir de source d’inspiration à Dimi pour de futurs dessins), mais l’occasion de discuter assez longuement avec Lawrence Yellowhair, dont le grand-père a participé au débarquement en Normandie. Lawrence est persuadé qu’il a un demi-frère ou une demi-sœur né(e) en France, car son canaillou de grand-père en a profité pour  jouer à mettre A dans B et secouer vigoureusement, avec une locale au teint laiteux de toute Normande qui se respecte.
Nous revenons à Flagstaff, où nous avons rendez-vous avec Klee (l’ancien chanteur guitariste de Blackfire, mais déjà avec à son actif —je précise pour ceux qui sont lents au démarrage— un album solo et un film, et bientôt un second disque —et plein d’autres choses) pour déjeuner, mais pas que. Nous déjeunons en ville, ce qui me permet de retrouver Flagstaff pratiquement comme je l’avais quittée, plus de vingt ans plus tôt, en tout cas d’aspect, car l’endroit est visiblement un peu squatté par l’un des fléaux d’aujourd’hui : les hipsters et leur lot de lieux prétendument branchés et non prétendument hors de prix !…
Ce week-end marque je ne sais quelle trêve pour les étudiants de la Northern Arizona University et beaucoup d’entre eux seront en ville ce soir pour picoler comme des trous. Nous en croisons même quelques-uns qui ont décidé de prendre un peu d’avance sur leurs petits camarades. Le principe est aussi simple que débile : se bourrer la gueule jusqu’à la fermeture des bars (2 heures du mat), faire les cons dehors, se vomir dessus en cœur et trouver ça amusant, puis retourner boire et re-re-etc.-re-boire avec les différentes boites et cafés qui profitent de ce week-end de festivités particulièrement enrichissantes pour rouvrir exceptionnellement à six heures du mat.
Nous retournons ensuite chez Klee, où il nous fait découvrir une bonne partie de son nouvel album, « The Unsunstainable Sessions » et, comment dire, quelle claque ! J’avais déjà écouté deux titres il y a quelques semaines et m’attendais à une bonne surprise, mais là, franchement, je suis encore soufflé par la qualité de l’enregistrement. Comparé au premier album, on retrouve un Klee toujours autant en colère (et avec toutes les bonnes raisons du monde pour ça), mais qui mixe frustration et mélancolie, avec une production autrement plus fouillée et riche, et une approche du chant qui n’est pas sans rappeler Tom Waits. Oui, Tom Waits !… La sortie de l’album, qui est terminé et prêt, pochette incluse (regardez une de nos photos), est toujours en cours de financement et vous pouvez y participer en allant par ici, ce que je vous conseille si d’ici quelques mois vous voulez pouvoir crâner auprès de vos potes en arguant que si ce chef d’œuvre (oui, pas moins !) est disponible, c’est en partie grâce à vous !
Bien sûr, nous avons tout notre matériel (caméra, enregistreur audio…) dans la voiture et nous filmons et enregistrons deux de ces nouveaux titres, que vous pouvez découvrir ci-après. Ces versions acoustiques ne font pas totalement honneur aux enregistrements particulièrement classieux de l’album (Klee se demande d’ailleurs comment il pourra les interpréter sur scène, seul), mais ils sont tellement forts que cette petite session improvisée n’en demeure pas moins superbe de bout en bout (c’est bien simple, je les écoute en même temps que j’écris ces lignes et en ai la chair de poule non stop !)…

Days 31-32-33-34 – Mile 5067
(Arizona)

Dimanche 27, bravant le vent (des rafales jusqu’à 180 km/h), nous avons rebroussé chemin, sur la 40 et donc la 66 plein est, et sommes allés visiter le Meteor Crater, à 60 kilomètres environ de Flagstaff. Le cratère fait au minimum 1,2 km de diamètre (il n’est pas rond) et presque 200 mètres de profondeur. On estime qu’il a été formé il y a environ 50.000 ans par la chute d’une météorite riche en nickel de seulement cinquante mètres environ de diamètre, mais avec une masse estimée à plus de 300.000 tonnes. À l’époque, cette partie du globe était beaucoup plus verte et humide, et peuplée notamment de gros mammouths laineux.
Sur le papier, ce sont des chiffres assez impressionnants, mais sur place, croyez-moi, ça l’est encore plus ! J’avais peur qu’à cause des vents, il soit interdit de sortir du Visitor Center (qui contient un musée assez complet où l’on peut notamment simuler toutes sortes de collision, ainsi qu’une salle de projection —et bien sûr un magasin, nous sommes aux États-Unis !), mais seul l’accès le plus élevé (quelques mètres seulement de plus que les trois ou quatre autres où nous avons pu aller) était clos.

Nous rentrons à Flagstaff pour… jouer au billard, avec une équipe des pères (Jones et moi, évidemment victorieux, que croyez-vous ?!?) contre l’équipe des enfants (Clayson et Dimi), avant une soirée d’anniversaire d’une des deux filles de Jeneda, que nous allons passer dans un steakhouse typiquement texan (oui, en Arizona !) ayant la particularité de proposer d’énormes tonneaux remplis de cacahuètes et le rituel (particulièrement crétin, nous sommes bien d’accord) de balancer ses épluchures de cacahuètes par terre, de rendre donc l’endroit particulièrement crade, et de trouver ça fun !…
La table de billard est entreposée dans un énorme hangar métallique d’une bonne centaine de mètres carré, si ce n’est plus, situé juste à côté du studio de répétition de Sihasin, tout tout au fond… et mon œil est accroché par deux énormes flight cases contigus et estampillés du célèbre logo des Ramones. Clayson nous confirme que ce sont bien les flight cases utilisés par le groupe, qu’il a récupérés lorsqu’ils ont arrêté de se produire live et nous raconte l’histoire du soutien-gorge accroché à l’un d’entre eux.
Ce soutien-gorge a été envoyé par une fan lors d’un concert au début des années 80, puis a été accroché à une des poignées latérales et est resté là jusqu’à la toute dernière date de la toute dernière tournée du groupe, plus de quinze ans plus tard ! Joey Ramone avait dit : « Que personne ne touche à ce soutif ! S’il se défait ou tombe en lambeaux de lui-même, ça me va, sinon qu’il finisse sa vie accroché à ce flight case ! »…

Lundi 28, nous passons l’après-midi sur la route entre Flagstaff et Phoenix, enfin plus précisément Scottsdale, une ville de taille moyenne attenante qui regorge d’artistes, artisans et musiciens. Nous passons ainsi de plus de 2000 mètres d’altitude, à seulement 300 et les changements de paysages sont saisissants, d’une forêt moyennement dense à un plateau moins élevé mais désertique, puis à un semi-désert et ses innombrables cactus, de plus en plus nombreux et imposants au fur et à mesure que nous nous rapprochons de la capitale de l’Arizona, et cinquième ville la plus peuplée des États-Unis. Bien sûr, nous nous prenons encore un choc thermique, passant en l’espèce de trois quatre heures de moins deux à plus de vingt-cinq degrés !
Nous avons rendez-vous pour dîner avec Susan Michelson, une amie de longue date, qui elle aussi est tombée dans la marmite de la rock musique toute petite et avec qui je suis en contact depuis notre interview de Dick Wagner, avec qui elle collaborait de longue date, pour Crossroads en 2009 pour la sortie de l’album « Full Meltdown » (Dick Wagner que je ne vous ferais pas l’affront de vous présenter !), mais que je n’avais jamais rencontrée de visu.
Et ce dîner, particulièrement passionnant, de devenir une longue succession d’anecdotes, toutes périodes confondues, comme par exemple celle de Jack Douglas tenant à faire un discours aux funérailles de Dick Wagner où, contre toute attente, il révéla qu’il lui devait toute sa carrière, puisque le premier album pour lequel il fut producteur solo (il avait co-produit « Muscle Of Love » d’Alice Cooper, un peu plus tôt, avec Jack Richardson), le « Get Your Wings » d’Aerosmith, doit beaucoup plus à Dick Wagner que ce que laissent supposer les crédits (« Same Old Song And Dance » et la partie live de « Train Kept A Rollin’), puisqu’il aurait en réalité assuré la quasi totalité, pour ne pas dire la totalité, des parties de guitare (électrique)… et d’ailleurs aussi tout appris parallèlement à Joe Perry et Brad Whitford !
Dans un autre genre, nous avons eu aussi la chance d’écouter la toute dernière composition de Dick (« Soul to soul »), enregistrée par le soul singer culte Bobby Taylor (alors âgé de 78 ans !), mais encore inédite à ce jour. Oui, le Bobby Taylor des Four Pharaohs ou encore de Little Daddy & The Bachelors, à propos duquel Susan nous raconte son importance et son expertise au moment de la signature des Jackson 5 à la Motown alors que Bobby Gordy refusait obstinément de signer des enfants et donc purement et simplement de les auditionner.

Hier, mardi 29, nous sommes remontés jusqu’à Flagstaff, avec exactement l’exact contraire côté température (il faisait moins huit ce matin !), mais en nous arrêtant à plusieurs reprises. Tout d’abord à Sedona, définitivement devenu un pole touristique (nous y croisons notre premier car de touristes japonais depuis notre arrivée, c’est dire !), avec son quartier de plus en plus chic où l’on trouve toujours plus de galeries d’art, de magasins (de pierres soi-disant de guérison, mais pas que), de spas et autres bidules d’inspiration new age. Une superficialité de surface que nous supportons tant le décor y est toujours aussi somptueux, avec ces collines de terres rouges, ces nombreux sapins et ses canyons pour le moins abrupts.
À deux heures, nous avons rendez-vous avec Berta, à Cottonwood, tout proche, pour y manger les meilleures pâtes du pays. Cottonwood revit depuis peu grâce à une activité vinicole redevenue prépondérante dans toute la vallée, grâce à un homme et cet homme c’est Maynard James Keenan (Tool, A Perfect Circle, Puscifer) qui, contre l’avis de tous, a recommencé à faire pousser de la vigne (comme le faisaient ses grands-parents en Italie !) sur les hauteurs de Jerome, une ancienne ville minière fantôme nichée sur les hauteurs, dont il a permis la renaissance et qui est aujourd’hui est en plein boum.
Bien sûr, tout ceci est fait dans les règles de l’art, comprendre du business à l’américaine, et bien sûr notre homme y possède un certain nombre de lieux, dont le fameux Puscifer – The Store, un endroit un rien narcissique (mais nous savons tous qu’il l’est !), très cher, mais avec pour la partie disques un choix de coffrets et de nouveautés particulièrement intéressants.
Entre Cottonwood et Jerome, nous nous étions arrêtés au Tuzigoot National Monument, à Clarkdale, un site impressionnant de près de vingt hectares de ruines d’anciennes habitations indiennes (parfois sur deux ou trois étages !), construit et agrandit entre les 12ème et 14ème siècles, et surplombant la Verde River depuis une colline stratégiquement on ne peut mieux située. L’endroit fut parait-il, pendant des siècles et des siècles, un lieu de rendez-vous où marchands de tout le continent se retrouvaient pour un grand marché du troc. Ce qui est le plus impressionnant, c’est l’incroyable état de conservation de l’ensemble du village, et particulièrement des murs épais en pierre, même si leur excavation est assez récente (première partie des années 1930).

Day 36 – Mile 5237
(Grand Canyon, Arizona)

Depuis une bonne dizaine de jours, je suis l’évolution quotidienne des feux en Californie  et recueille témoignages et conseils d’amis ou connaissances sur place (certains ont carrément été évacués ou alors entretiennent une correspondance épisodique, instabilité du réseau électrique oblige), une évolution qui oscille allègrement entre l’alarmant et le désespérant, puisqu’une partie de ces feux s’est justement déclarée pile là où nous devions initialement passer (du côté du comté de Sonoma, au nord de San Francisco, et tout particulièrement vers Santa Rosa) et même depuis quelques jours juste à côté de Santa Monica, qui marque la fin de la Route 66 et est donc un passage obligé pour nous avant de remonter jusqu’à San Francisco, sans même évoquer que cette partie-là de Los Angeles est une des plus cools à traverser (Glendale, West Hollywood, Culver City, etc.) de la grande mégalopole appelée communément San-San (de San Diego à San Francisco).
Ajouter à cela une plantade dans les grandes largeurs de ce que nous devions faire à Las Vegas les 1 et 2 novembre (mais ça n’est qu’un demi souci, car je déteste Las Vegas et n’avais pas prévu d’y passer avant que cette fausse opportunité n’apparaisse comme par enchantement) et vous comprendrez pourquoi nous piétinons en Arizona depuis une grosse semaine. Enfin, « piétiner » est vraiment une mauvaise description tant j’adore cette partie du globe. Le plus embêtant dans ce surplace un peu forcé, c’est que nous ne pourrons pas être revenus à temps pour l’enregistrement du nouvel album de Todd Albright à Nashville, à compter du 7 novembre, comme prévu. La bonne nouvelle, c’est que nous allons sans doute pouvoir retourner plein est par le nord (Utah, Colorado, Nebraska, etc.) car le temps ces prochains jours y est beaucoup plus clément (il a beaucoup neigé à Denver, la semaine dernière).

Bref, nous profitons de ces quelques jours de plus à Flagstaff, pour visiter le Taala Hooghan Infoshop ouvert par Klee pas loin du centre-ville (sur une route perpendiculaire de la 66, on y revient toujours !). L’endroit est immense est encore en cours d’aménagement. On y trouve des informations sur toutes les actions entreprises dans la région (« save the peaks », etc.) et plus généralement des zines anti-fa et de la lecture « choisie ». On peut y acheter des t-shirts, autocollants, etc., pour aider au financement de ces actions. Mais c’est aussi un endroit qui va permettre à terme aux jeunes locaux de pouvoir s’exprimer (petite scène, matériel de montage vidéo…). Quant aux plus démunis et aux sans abri, ils peuvent venir y récupérer vêtements de première nécessité. Enfin, il y a aussi une grande bibliothèque de prêt gratuite. Nous y laissons quelques babioles, dont le fameux 501 trouvé à Natchez, un sac à dos et les exemplaires des trois premiers volumes de ma collection « Rencontres, Portraits, Entretiens », que j’avais amenés avec moi.
Nous en profitons aussi et surtout pour cumuler et multiplier les enregistrements. Nous avions déjà enregistré deux titres avec Klee avant notre aller-retour à Phoenix (voir plus bas). Cette fois-ci, c’est au tour de Sihasin de s’exécuter, directement depuis leur studio de répétition. Deux superbes titres, précédés des habituels messages d’ouverture qui vont bien avec (promis, dès que je rentre en France, je synchronise les vidéos et les posterai ici même). Le groupe, déjà détenteur de plusieurs prix, a encore été nominé cette année pour cinq Native American Music Awards, la cérémonie ayant lieu dans peu de temps (j’écris ces lignes samedi, à 18 heures heure locale). J’en profite donc pour leur souhaiter bonne chance et indiquerai ici les résultats demain ou après-demain.

Mais qui dit Sihasin (ou Klee Benally), dit Jones Benally family et Jones, qui pourtant n’est pas encore sorti d’une interminable crève et a la voix éraillée comme jamais (du haut de ses 90+ ans !) accepte bien volontiers qu’on enregistre une chanson de lui. En réalité, ce sont les conditions sur le moment qui ne sont pas optimales (en terme de nuisances sonores), sinon comme il le dira lui-même : « je pourrais chanter toute la journée ! »…
Enfin, cerise sur le gâteau, nous n’évoquons jamais assez Berta Benally, la mère de Clayson, Jeneda et Klee et l’actuel mamanageuse de Sihasin (et avant cela de Blackfire), mais son parcours est assez incroyable ! Elle a accueilli Dylan à Greenwich Village et fait partie intégrante du mouvement beatnik. Elle a aussi longtemps habité Woodstock, puis vécue au cœur de la scène psychédélique californienne, côtoyant (et même hébergeant parfois) les Janis Joplin, Jim Morrison and co. Jamais vraiment rangée des voitures, elle écrit toujours de la poésie qu’elle met en musique et parfois enregistre (nous avons eu la chance d’écouter une session inédite improvisée avec Eric McFadden à la guitare !) Et il lui arrive même de se produire sur scène, parfois en compagnie de son ami Pat McDonald. En parlant d’amitié, elle entretient toujours des liens (plus ou moins) réguliers et (plutôt beaucoup plus que moins) solides avec certains de ces amis de longue date, comme Taj Mahal ou Ramblin’ Jack Elliott (et avoue qu’une de ses plus belles histoires d’amitié était celle qu’elle a eue avec Mike Bloomfield).

Voici donc non pas une ou deux chansons, mais cinq en tout (de haut en bas, Jones puis deux fois Berta puis deux fois Sihasin), enjoy !
L’autre grand avantage à passer plus de temps que prévu initialement en Arizona est que nous avons pu passer une journée entière au Grand Canyon, plutôt que juste le parcourir à la va-vite, sur notre trajet pour Las Vegas.
C’était ma troisième visite (après 1997 et 2000 ou 2001) et bien sûr le lieu est toujours aussi majestueux et difficile à décrire (compliqué à photographier aussi ! Le parc national fait quand même 200 kilomètres de long et quasi 5000 km2 !). Ce qui a beaucoup changé par contre, c’est le nombre de constructions, bien plus et trop élevé qu’il y a donc peu, compte tenu de l’assez récente ancienneté du parc (ouvert en 1919). Mais bon, vu qu’on passe déjà son temps à y faire abstraction de la foule, aussi bruyante que visuellement polluante, nous ne sommes pas à un exercice de self control prêt.

Day 38 – Mile 5779
(Desert Hot Springs, California)

Tout a une fin et notre séjour d’une bonne semaine en Arizona est terminé. Nous reprenons la route, direction l’océan, la Californie, mais aussi l’arrivée de la Route 66 sur laquelle nous ré-embarquons même si peu de choses sont à voir sur cette dernière portion (et nous sommes seulement en train d’atterrir du Grand Canyon !). Il y a bien le Bagdad Café du film du même nom, d’ailleurs pas situé à Bagdad (la ville n’existe plus depuis les années 90 et ne reste plus qu’un nom sur une carte), mais ça nous ferait faire un sacré détour, notre terminus du soir étant située bien plus au sud, en bordure du Joshua Tree National Park…
Et les paysages, comme toujours lors de ces étapes un peu longues, de défiler de manière toujours aussi impressionnante. Nous traversons ainsi la Kaibab National Forest, aussi gigantesque qu’épaisse (un site protégé de plus de 6500 km2), avant que le sol ne devienne progressivement plus aride. Nous entrons alors dans le Mojave Desert, un peu avant la frontière avec la Californie et y faisons notre pause déjeuner, amusés par les panneaux d’avertissement que le lieu est partagé avec des serpents venimeux ou encore des insectes hostiles comme les scorpions. 

Nous pénétrons ensuite en Californie (mais ne pouvons accomplir notre petit rituel du selfie, le panneau étant situé à un endroit de l’autoroute où nous ne pouvons pas nous arrêter, en pleine montagne et juste après un pont !) et descendons plein sud (à ce moment-là nous suivons encore l’historique Route 66 et j’immortalise une dernière fois une peinture au sol, au niveau de la frontière nord avec le Colorado Desert et le Joshua Tree National Park (assez récemment créé, en 1994).
Ce désert est assez différent du désert Mojave, au niveau des altitudes (nous sommes bien redescendus) mais aussi de leurs écosystèmes respectifs et dès que nous arrivons à Twentyninepalms (oui, comme le film de Bruno Dumont ou la chanson de Robert Plant —sur l’album « Fate Of Nations »), définitivement l’oasis au milieu du désert promis par les panneaux en entrée de ville, émergent du désert les fameux arbres de Josué (oui comme sur la pochette de l’album de U2 du même nom), qu’on ne trouve que dans le sud-ouest des États-Unis. J’ai très envie de m’arrêter là, n’importe où, pour les prendre en photo, mais la nuit tombe déjà (nous avons pris une heure de décalage de plus aujourd’hui et en Californie il fait nuit à… 17 heures !). Pas grave, demain nous irons au Joshua Tree National Park et je pense que j’aurai mon compte d’arbres, de cactus, de rochers et de photos !…

Day 39 – Mile 5979
(Santa Monica, California)

Nous quittons les hauteurs de Desert Hot Springs, non sans profiter une dernière fois de la vue sur l’ensemble de la Coachella Valley, direction le Joshua Tree National Park, que nous allons entreprendre par l’entrée ouest, considérée comme la meilleure puisqu’il y a une concentration d’endroits à voir dans le quart nord-ouest de ce très grand parc, notamment la « Hidden Valley », une randonnée de deux kilomètres environ au milieu d’ensemble de gros rochers.
Dès l’entrée du parc, nous sommes subjugués par la beauté des paysages, presque irréels, et qui pourraient ressembler à des décors de cinéma façonnés spécialement pour l’occasion, tant ils se rapprochent d’une certaine idée de la perfection. C’est bien simple, on a envie d’en photographier chaque centimètre, et c’est d’ailleurs un peu ce que nous faisons, en nous arrêtant une bonne demi-douzaine de fois lors des deux ou trois premiers miles.
La végétation ici est unique au monde. Et les couleurs, bien sûr, sont incroyables, surtout avec ce soleil d’automne un peu bas. Ajoutez à cela la chaleur (une trentaine de degrés), qui tire la colorimétrie vers des teintes plus « désertiques » et vous obtiendrez le rêve de tout photographe, fut-il en « herbe ». Nous profitons de l’affluence assez basse de ce début de mois de novembre pour rester à l’écart des autres visiteurs, et nous déjeunons au beau milieu des rochers, loin des aires de pique-nique prévues à cet effet.
Vers 15h, il est malheureusement temps pour nous de partir, nous devons être à Santa Monica en fin d’après-midi… À 80 miles environ de L.A., je me souviens instantanément de l’enfer autoroutier et routier de l’agglomération (la dernière fois, je mettais dit « plus jamais ça ! », et la fois d’avant aussi, et…).
Nous décidons de faire un détour du côté du Hollywood Sign (pas pour le prendre en photo, mais pour prendre des photos en subjectif depuis cet endroit), mais le GPS nous conduit jusqu’au fameux Griffith Observatory, un peu plus bas, et que nous atteignons alors qu’il fait déjà nuit. Nous essayons tant bien que mal de prendre en photo le décor grandiose de la ville illuminée, mais bien sûr cela ne rend rien… Puis il est temps de redescendre et de foncer jusqu’à l’océan, d’autant plus que la route qui monte et redescend de l’observatoire astronomique (construit en 1935) est fermée la nuit pour cause de tournage. N’oublions pas que nous sommes à Hollywood (ou presque).

Day 40 – Mile 5979
(Venice Beach, California)

La voiture n’a pas bougé aujourd’hui et nous avons tout fait à pied et à vélo, le tout après avoir dégusté le saumon fumé considéré (à raison, jusqu’à preuve du contraire) comme le meilleur de toute la Californie, chez Shoop’s European Market & Café. En tout cas, si ça n’est pas le meilleur, c’est très nettement le plus cher (ce qui en langage californien signifie bien le meilleur) !… Remarquez, Santa Monica a toujours été un endroit pour privilégiés (malgré le nombre de plus en plus importants de SDF), c’est un peu le St Tropez d’ici (ou le Cannes, puisque se déroule en ce moment-même l’American Film Market)…
Nous sommes donc allés d’un côté jusqu’au bout de Venice Beach (et même jusqu’à Marina Del Rey et Playa Del Rey), de l’autre jusqu’au Santa Monica Pier, soi-disant la jetée la plus connue au monde, en tout cas elle marque la toute fin de la Route 66, et est constamment surpeuplée.
Sinon, le front de mer sur ces quelques miles, que je connais assez bien pour y être passé régulièrement depuis les années 90, change peu (hormis le nombre croissant de sans abri qui semble y avoir élu domicile fixe). On y trouve toujours (apprentis ou non) sportifs, poseurs et autres rois de la gonflette et tout est y volontiers excentrique. C’est aussi un aimant à images et nous y croisons une équipe de Sky Sports en train d’interviewer des boxeurs (un ring a été installé juste derrière, pas loin de la longue rue piétonne parallèle à l’océan), un tournage de clip hip hop, une session photos sans doute publicitaire avec une bomba Latina en train de prendre la pose avec un téléphone portable qu’elle semble chérir comme le plus important de ses trésors… et même une autre session photos probablement pour un site internet pour les amateurs de femmes noires très très (très !) rondes et seulement habillées d’un micro-bikini.

Day 42 – Mile 6358
(Exeter, California)

Aujourd’hui est un jour symboliquement important, puisque nous venons de dépasser la barre des… 10.000 kilomètres parcourus !
Hier, contre toute attente (ça n’était pas même prévu la veille, puisque notre détour par San Francisco et le nord de la Californie a été tout bonnement annulé, pour cause de feux persistants), nous avons remonté jusqu’à Arroyo Grande, en empruntant la mythique  California Highway 1 qui longe la côte et qui peut être vue (souvent des images aériennes d’ailleurs) dans bon nombre de films ou séries.
Les villes et plages qui se succèdent font rêver (Pacific Palissades, Malibu, Ventura, Muscle Shoals (rien à voir avec les studios d’enregistrement du même nom, situés dans l’Alabama), Santa Barbara… Côté plages, énormément de petites maisons souvent nichées sur des morceaux de falaises, de l’autre côté de superbes villas sur les collines qui surplombent donc la cote dans sa vision et version la plus extra-large possible. Nous nous arrêtons à plusieurs reprises, mais d’importantes remontées maritimes nous empêchent de photographier la majorité des sites. Nous réussissons cependant à passer entre deux vagues de brume du côté de Malibu, puis à Ventura où nous découvrons et visitons une brocante. Aucun achat à la clef, malgré un stand fourni en vinyles et un autre en vieux bouquins. J’avoue d’ailleurs avoir failli me laisser tenter par quelques vieilles éditions de classiques de l’âge d’or de la SF aux couvertures magnifiques, avant de me raviser, me souvenant qu’au moment de partir nous étions déjà ultra-limites au niveau du poids de nos valises (respectivement 22,7 et 22,8 kilos pour 23 kilos max !).

Ce matin, nous sommes repartis des hauteurs d’Arroyo Grande (un bed and breakfast avec une large terrasse et vue jusqu’à la mer), direction le Sequoia National Park, que nous ferons demain. Néanmoins, il me fallait transformer nos passes précédents en un pass annuel « America the beautiful » et il fallait s’en occuper avant ce soir. En effet, les passes sont valables une semaine, y compris si on veut les cumuler et donc les voir être soustraits de l’achat d’un pass annuel (on peut même être remboursé si on a trop payé).
Pour faire simple, le Grand Canyon nous a coûté 35 dollars, Joshua Tree 30 (celui de la Petrified Forest étant trop ancien), et le pass annuel vaut 80 !
Bref, nous voilà désormais parés pour tous les autres parcs nationaux que nous visiterons jusqu’à la fin de notre séjour, dont Yellowstone, car nous avons décidé de profiter, et de la météo vraiment clémente pour un début novembre (la tempête de neige fin octobre notamment sur le Colorado est un vieux souvenir), et du fait que nous ne pourrons pas revenir côté est pour le 10 novembre max comme prévu initialement, pour nous accorder quelques menus plaisirs supplémentaires. Aussi, quand on passe du temps dans ce pays, on en vient rapidement à rechercher toutes les escapades possibles loin de tous ces « gens » (j’ai décidé d’être poli dans le blog, pas sûr d’arriver à me réfréner dans le livre en devenir par contre !)…
Dès lors que nous quittons le nord de la Los Padres National Forest, en direction de la Sierra Nevada, ce massif montagneux de l’est de la Californie connu pour ses montagnes assez élevées (jusqu’à plus de 4400 mètres) et la grande diversité de ses paysages, la température remonte en flèche (jusqu’à presque 30 degrés !) et nous traversons une longue vallée faite de pâturages ultra secs (voir brûlés à certains endroits, sur plusieurs collines successives), avant de rouler au milieu des citronniers, puis de grimper jusqu’à Three Rivers, où nous faisons le plein de nourriture —et de belles images, d’une des rivières en question, mais aussi notamment du lac Kaweah.

Day 43 – Mile 6650
(Ridgecrest, California)

Le Sequoia National Park étant relativement grand, d’ailleurs couplé avec un autre parc national (Kings Canyon) —et surtout quasi exclusivement située en montagne de moyenne altitude—, nous partons assez tôt pour ne rien louper de l’un des moments les plus attendus par Dimi. Surtout que j’ai déjà visité pour ma part le Muir Woods National Monument (la forêt au nord de San Francisco, que l’on voit notamment dans la trilogie prequel de La Planète des Singes), ainsi qu’une autre forêt de Redwoods géants encore plus au nord, vers Santa Rosa, où nous n’avons pas pu aller cette fois-ci, à cause des feux et de l’évacuation de ce secteur.
J’y avais été impressionné comme rarement et j’en avais ramené plein de souvenirs et… de photos moyennement réussies (comprendre moyennement ratées !), car ces arbres sont si grands, si imposants, qu’il est littéralement impossible de les photographier sur toute leur verticalité. Mais cette fois-ci, j’ai eu une revanche bien méritée et bien préméditée puisque j’avais amené de France (quasiment rien que pour ça en plus) un objectif fisheye 8mm, ce qui donne par ailleurs des clichés assez amusants, même si les images sont (forcément) très déformées.

Point de Redwoods dans ces parcs, juste des Sequoias, mais c’est bien sûr largement suffisant. Les Redwoods sont les arbres les plus grands sur la planète, les Sequoias les plus gros (et donc volumineux). Les Sequoias sont aussi plus vieux (environ 3200 ans contre 2000). Nous avons donc déambulé au milieu de ces arbres splendides, comme des mômes, pas nécessairement du côté du Général Sherman, aimant à touristes par excellence, et même si nous y faisons un stop, par curiosité. Le Général Sherman n’est pas le plus vieux (2200 ans environ selon les estimations) mais est le plus gros d’entre tous (le Général Grant, côté Kings Canyon, lui tient la dragée haute), plus de 31 mètres de circonférence à sa base, 24 mètres de circonférence moyenne et presque 84 mètres de haut —et il continue de grandir, produisant chaque année l’équivalent de 18 mètres de bois d’un arbre « normal » !
Nous devons rejoindre Ridgecrest en toute fin d’après-midi et quittons à regret ce petit coin de paradis, pour une enfilade interminable de routes de montagne dans la partie la plus au sud de la Sierre Nevada, que nous traversons donc d’ouest en est, ce qui nous prend au bas mot quatre bonnes heures et fait que lorsque j’arrive enfin sur notre bout de colline d’un soir, je suis tout juste bon à coucher —ou presque !

Day 44 – Mile 6926
(Las Vegas, Nevada)

Si nous avons basculé hier soir entre le Sequoia National Park et le Death Valley National Park (aucune route ne traverse le Sequoia NP d’ouest en est), c’est pour bien sûr visiter ce dernier qui, déjà, porte très mal son nom, malgré le fait qu’il soit en plein Mojave Desert et aussi détenteur du record de température la plus élevée jamais constatée sur terre depuis que nous faisons des relevés (record qui remonte à 1913). Bien sûr, il y a de nombreuses espèces de reptiles (dont certains ne vivent qu’ici). Bien sûr, il y a des coyotes (nous en croisons un, visiblement assez jeune et donc pas encore craintif, qui accepte de s’approcher à environ deux mètres de nous et d’être pris en photo). Mais la faune et la flore sont extrêmement riches et variées et il arrive même qu’après un bons abats d’eau, le désert fleurisse !… Et d’ailleurs la vallée a été baptisée ainsi par les Anglais pendant la ruée vers l’or, rien à voir avec des personnes qui sècheraient sur place à cause des fortes chaleurs ou que sais-je encore !
Bon, il ne faut pas oublier non plus que Death Valley est le plus grand parc américain, si l’on met de côté l’Alaska, son climat aride s’expliquant par le fait que la vallée est protégée de toutes parts par cinq chaines de montagnes différentes. Pas étonnant donc d’y trouver énormément de choses (et plus de 400 espèces d’animaux différentes, tout de même), d’un cratère de volcan (tout au nord) jusqu’aux roches qui semblent peintes de mille couleurs (le premier nom de la vallée était Timbisha, qui veut dire « la peinture de roche »), sans oublier Badwater, le point le plus bas du continent nord-américain (-86 mètres sous le niveau de la mer, un ancien lac qui faisait plus de 180 mètres de profondeur et 120 kilomètres de long il y a de cela quelques milliers d’années !) où nous nous arrêtons, avant de sortir du parc par l’ouest et de Las Vegas pour la soirée.
Oui, je ne vous le fais pas dire, passer de la tranquillité, de la quiétude et du grandiose de Death Valley au bordel, au bruit, à la superficialité assumée et à la surpopulation de Las Vegas un samedi soir, on peut difficilement imaginer plus grand écart.

Days 45-46 – Mile 7432
(Wildland Gardens, Utah)

J’étais passé une fois par la case Vegas et j’avais instantanément détesté l’endroit, sorte de summum de tout ce que j’exècre dans la nature humaine et la surexposition de son avilissement décomplexé. Cette fois-ci, pour éviter tout désagrément, nous avons simplement parcouru le strip en un éclair pour nous réfugier dans un hôtel du nord de la ville, à 3 ou 4 kilomètres de ce vortex foutraque et bruyant, espérant ainsi nous en préserver.
Sauf qu’il y a un truc auquel je n’avais pas pensé, c’est que les murs de l’hôtel pourraient être faits de papier buvard (oui, comme dans l’album « Les Bidochon en HLM » !) et que j’allais passer la nuit non pas à récupérer d’une longue journée et d’une tout aussi longue route, mais à entendre les diarrhées publicitaires de chaines de TV toute la nuit (et accessoirement deux voisins qui se sont montés dessus, avec en bonus grognements, « yes oh yes » et lit qui grince !)…
Bien sûr, quand Dimi s’est réveillé, vers 7h00, je me suis levé et… la TV s’est enfin miraculeusement tue, mais j’étais pressé de partir et nous avons plié les gaules pour nous échapper de cet enfer et retrouver le calme de la campagne, du côté de Joseph, dans l’Utah (notre treizième état, bam !), où j’ai loué une « micro-maison », pour deux jours, chez un horticulteur (et ingénieur, venu par ailleurs à Bordeaux pour étudier nos techniques vinicoles uniques au monde).

Hier, après un bon repos au milieu des champs, dans cette vallée magnifique, nous reprenons la direction du sud (via une des routes les plus belles sur lesquelles j’ai pu conduire depuis notre arrivée ici), vers le Bryce Canyon National Park, l’un des « Mighty Five » comme on les appelle ici, car l’Utah propose pas moins de cinq parcs nationaux (ainsi que l’entrée nord du Grand Canyon).
J’ai choisi Bryce Canyon, car nous n’avons pas pu passer par Monument Valley et ce parc, notamment Red Canyon par où nous arrivons, en est un peu la version (plus que) miniaturisée. De fait, nous nous régalons et profitons de la taille relativement modeste de l’endroit (« seulement » une petite trentaine de kilomètres de long) pour tout voir, tout photographier, tout humer, tout engranger dans nos petites têtes d’oiseaux égarés.
Au retour, alors que je profite à nouveau de cette route magnifique (et que Dimi s’est endormi), je me dis que définitivement l’Utah est une belle découverte (première fois pour moi donc), et qu’il faudra que j’y retourne, cette fois-ci pour enchaîner les Mighty Five…

Day 47 – Mile 7789
(Eagle, Colorado)

L’Utah continue d’être une plus qu’agréable surprise, alors que nous roulons plein est en direction du Colorado. L’autoroute est belle, les paysages magnifiques, les voitures peu nombreuses, les panneaux publicitaires quasi-absents, bref c’est aussi cool que l’aller plus au sud et d’est en ouest avait été oppressant, dès lors qu’on s’était écarté de l’historique Route 66, parfois en n’ayant d’ailleurs pas le choix.
Nous nous arrêtons à de nombreuses reprises et les lieux portent toujours admirablement bien leur nom respectif (Ghost Rock, Salt Wash, etc.). Lorsque nous traversons la Manti-La Sal National Forest, soit un peu plus au nord du Reef Capitol National Park, il y a même comme un petit air de mini Grand Canyon au loin, sans doute le Glen Canyon voisin ?…
Tout notre trajet se fera en moyenne montagne, sauf l’arrivée dans le Colorado où nous grimpons un peu plus. Malheureusement, la nuit est tombée tôt et nous roulons une dernière heure, jusqu’à notre destination du soir (Eagle, un village de montagne proche de nombreuses stations de ski) sans pouvoir profiter du paysage ou même de la vision de la neige, tombée assez récemment ici.

Day 48 – Mile 8033
(Cheyenne, Wyoming)

Nous poursuivons notre traversée horizontale du Colorado, dans la montagne (jusqu’à 3500 mètres d’altitude). La route est belle, et nous pouvons voir à de nombreuses reprises des pistes de ski (merci la neige artificielle, même si elles sont toutes versant nord), jusqu’à Denver, déjà beaucoup plus bas. Denver qui nous renvoie à nos précédents démons autoroutiers états-uniens : de la pub partout, des voitures partout avec bien sûr un accident ici, des travaux là… et des autoroutes qui ressemblent parfois à des circuits bordéliques (sur plusieurs niveaux) imaginés par des enfants capricieux.
Bon, la population de l’aire urbaine de Denver avoisine les trois millions d’individus, on va donc dire que ça n’est pas non plus une surprise ! En tout cas, nous sommes pressés puis bien contents de voir le nombre de véhicules diminuer au fur et à mesure que nous quittons la métropole par le Nord.
Du coup, nous ne prenons même pas la peine de visiter le quartier historique de Denver, qui remonte à la conquête de l’Ouest. Et pour cause puisque ce soir nous dormons à Cheyenne, une dizaine de miles après la frontière avec le Wyoming, un lieu autrement plus emblématique de la seconde partie du XIXIème siècle. Mais je vous raconterai tout ça, ainsi que quelques tonneaux d’informations non contenues dans ce blog, dans le livre que nous ferons dès notre retour en France (et que nous annoncerons dans quelques jours seulement, avec par ailleurs l’ouverture des pré-commandes du tirage de tête et d’une édition Deluxe, toutes deux limitées, et qui sortiront bien avant une éventuelle édition lambda).

Day 51 – Mile 8912
(Spring Valley, Illinois)

Je m’attendais non pas à un long fleuve tranquille, mais à un peu de monotonie et ça n’a pas loupé ! Il est vrai que revenir côté est par le nord plutôt que de reprendre la 66 en mode retour à l’envoyeur permettait de voir d’autres paysages, de traverser d’autres états, mais ce ne sont pas les plus passionnants sur le papier, loin de là, surtout venant juste après l’Utah (magnifique), le Colorado et le Wyoming (très beaux aussi) et donc, ce ne sont pas les plus passionnants même ailleurs que sur le papier !…
Lorsque nous quittons Cheyenne, c’est la tête dans les nuages (au sens propre) et avec trois centimètres de neige sur la voiture. Il a donc neigé durant la nuit —d’ailleurs, jusqu’à présent nous n’avons essuyé qu’une grosse averse en plus de 170 heures de conduite, c’est dire si nous sommes vernis), mais le temps sera sec et un peu froid pendant ces trois jours de route (et les quelques nuages mentionnés ci-avant disparaitront assez vite).

Mais en effet les 720 (!!) kilomètres que nous allons parcourir dans le Nebraska ne nous proposerons qu’un seul et unique paysage. Enfin plutôt deux options et une version combo d’un même paysage : des champs de céréales (visiblement moissonnés assez récemment), des pâturages avec de grands troupeaux de vaches (et de temps à autre ce qui semble être les cowboys d’aujourd’hui, au volant de gros pickups et plus à cheval) et enfin, parfois, pour pimenter un peu tout ça, de grands troupeaux en train de brouter dans des champs de céréales fraîchement moissonnés. Alors oui, c’est sympa dix kilomètres, on sourit encore au centième kilomètre, mais 720 bornes comme ça ! Heureusement, nous avons la sélection musicale high octane de Dimitri pour tenir le coup (System of a Down, Metallica, System of a Down, Dropkick Murphys, System of a Down, Mumford & Sons, System of a Down, Van Halen, System of a Down, System of a Down, John Butler Trio, System of a Down, System of a Down, etc.).

Quand nous basculons finalement dans l’Iowa, l’horizon reprend un peu de ses courbes, à défaut de ses couleurs, et l’on retrouve une route un peu vallonnée (un peu, hein !) et cette bonne vieille odeur d’élevages intensifs qu’on peut aussi humer du côté de notre Bretagne. L’Illinois, où nous sommes arrivés aujourd’hui, c’est encore autre chose. On sent qu’on se rapproche d’une grande ville (Chicago, la troisième plus grande ville du pays, après NYC et LA) et on y trouve beaucoup plus de bourgades et, plus généralement, de traces de vie (ce qui nous change des panneaux « pas de station essence pendant 100+ miles » déjà aperçus il y a quelques jours !)…
Le point le plus positif, c’est que nous avons enfin retrouvés des prix à la pompe corrects d’environ un peu moins de 2,5 dollars le gallon en moyenne (un gallon faisant presque quatre litres !) alors qu’en Californie nous le payions presque le double. Remarquez en Californie, et tout particulièrement du côté de Santa Monica où nous étions, tout est hors de prix !! (j’avoue que les 12 oeufs bio à plus de 12 dollars ou les 6 litres d’Evian à 18 dollars ont encore du mal à passer !)…
Pendant notre fin de traversée ouest-est, nous avons dépassé le cap symbolique du cinquantième jour de notre road trip (les deux tiers donc, hier), avons fait des pauses dans trois états (Kearney dans le Nebraska avant-hier, Des Moines dans l’IOwa hier et Spring Valley dans l’Illinois ce soir) et avons retrouvé tout à l’heure le Mississippi à la frontière de l’Iowa et de l’Illinois. Demain midi, nous atteindrons Chicago où nous allons passer 48 heures, puis levé un peu le pied quelques jours, avant Detroit et… un concert des Jayhawks, puis… New York City, les petits amis !

Days 52-53 – Mile 9028
(Chicago, Illinois)

Dès notre arrivée à Chicago hier midi, nous avons pu vérifier que son surnom de « windy city » n’était aucunement usurpé et, alors que la température (tout juste au-dessus de zéro) était relativement supportable pour l’époque (mais avec un ressenti très nettement inférieur). Bref, pour sa météo particulièrement changeante et aux amplitudes thermiques parfois assez délirantes (le record étant de 31 degrés de différence sur une même journée !) et tout le reste, Chicago, la troisième plus grande ville américaine, est unique. Et puis, c’est un peu la fin de la route du Blues, ainsi que le début de la Route 66, un double passage obligé pour nous autres donc.
Ce qui frappe en premier lieu, et la ville est d’abord connue et reconnue pour cela, c’est son incroyable diversité architecturale. C’est à Chicago d’ailleurs que fut bâti le tout premier building, en… 1884, suite au grand incendie d’octobre 1871, qui ravage le centre et mit à la rue plus de 100.000 personnes. Depuis tout ce temps, portée notamment par sa très florissante et innovante école d’architecture, qui donna naissance au style Chicago, du même nom donc, la ville n’a eu de cesse de multiplier les projets les plus fous ou iconoclastes.
Nous nous régalons à déambuler dans le quartier d’affaires, mais aussi à prendre la « River walk » jusqu’à la jetée de la ville et donc le lac Michigan, non sans avoir immortalisé (et tenté même de reproduire l’image en question, je parle là bien sûr de l’album « Yankee Fox Hotel » de Wilco !) les deux tours en forme d’épis de maïs (ou de nids d’abeilles, c’est selon) de Marina City, dont une autre des particularités est de proposer uniquement des parkings (ouverts sur l’extérieur) sur ces 19 étages inférieurs.
Ce complexe (le premier avec deux tours jumelles), que l’on peut voir comme bon nombre des lieux emblématiques de Chicago dans de nombreux films, des Blues Brothers à I, Robot en passant par Ferris Bueller, fut imaginé en 1959 et construit sur 5 ans et symbolisa le renouveau des grands centre-villes américains, le but étant que les gens y passent un maximum de leur temps (on y trouve parkings donc, les appartements et bureaux qui vont avec, mais aussi magasins divers, restaurants, salle de spectacle, gymnase, piscine, etc.).
Bien sûr, nous passons par les inévitables Art Institute of Chicago (une grande expo, sur le premier imposteur de la culture pop, j’ai nommé Andy Warhol bien sûr, s’y tient depuis la fin de l’été), le centre de traitement des tweets présidentiels aka la Trump tower locale (construite en 2004), le Millenium Park et la fameuse sculpture « cloud gate » d’Anish Kappor (oui, en forme de haricot, d’ù son surnom de « bean »), ainsi que le « loop », cette impressionnante boucle de métro aérien ouverte en 1897, qui passe au-dessus des routes et trottoirs et entre les immeubles, et n’est connecté à aucun autre système de transport local !…

Days 76 – Mile 12627
(Dallas Fort Worth, Texas)

Voilà, c’est terminé… Nous avons dépassé les 20000 kilomètres parcourus, pour une petite vingtaine d’états. Rien n’était tout à fait planifié et donc les imprévus ont faits partie de ce long road trip, y compris la plantade du blog, une fois rentrés en France, et qui vous épargne les textes correspondants à nos trois dernières semaines, apparemment perdus pour de bon.
Sachez si vous n’avez pas suivi ça « en direct », que nous sommes retournés à Austin, après être passés par St Louis, Kansas City, etc., que nous y avons rencontré un certain Matt Gilmour, fils de, mais également superbe guitariste, que nous avons eu le chance d’entendre jouer avec Van Wilks, toute une après-midi ensoleillée…
Nous sommes au travail, et « Mother Road & Father Tales (la mère de toutes les routes et les racontars du père) » devrait être disponible, dans sa version tirage de tête grand format Deluxe limitée, courant mars comme prévu. Même que vous pouvez déjà la pré-commander, si vous voulez être sûr d’en avoir l’un des 666 exemplaires.

Couv-dagoof